Arman Méliès. Casino. (Warner France/www.armanmelies.com)

Il vient de signer les musiques de «Tant de nuits» et «Vénus» sur Bleu pétrole, le dernier chef-d'œuvre d'Alain Bashung. Après avoir gravé une chanson de son cru, «Ivres», avec l'enchanteur des marges rock et opéré pour lui en levers de rideau de sa précédente tournée. Au tour d'Arman Méliès à présent de revenir au premier plan. Avec le troisième volet de ses mélancolies poétiques et bénies. Dans les dédales de Casino, c'est un coup de poker que le Parisien d'élection réussit. Sans dynamiter les grâces folk-pop et pop-rock étales de ses précédents jeux lexicaux-sonores, Méliès peaufine encore son univers toxiquement cinématique.

A la suite des Tortures volontaires (2006) et Néons blancs & Asphaltine (2005), où le chanteur oscillait entre rêveries hypnotiques et crescendos accrocheurs, harmonies célestes et jeux de timbres alanguis, respirations et haletantes saturations, Casino risque davantage. Dans l'alchimie entre grammaire (post-) rock et vocable français notamment. Méliès ose en effet broder autour du «je» et du «on» dans ses dix titres inédits. En mettant ses états d'âme à l'avant-scène, tout comme sa voix qui ne se fond plus seulement dans le paysage, il orchestre ainsi un coup de poker plus révélateur que menteur. Où des bribes de désillusions amoureuses prennent le pas sur ses rêveries et fantasmagories nocturnes passées. Tandis qu'une autre absence, cruelle parce qu'absolue, semble aussi rôder («En nous la vie»).

Si les airs de western façon Ennio Morricone et les climats noirs manière John Barry s'allient toujours par endroits aux caresses post-rock chéries, si ses averses verbales fusionnent encore avec les expérimentations atmosphériques qu'il vénère chez Talk Talk, Méliès a élargi son spectre d'action. Cordes et cuivres brillent ainsi de mille feux dans ce Casino dont le cœur chagrin bat d'un rock toujours charnellement mélodique. Mais plus franc et incisif qu'à l'accoutumée. Si ses langueurs pop ne sont jamais abattues par le rock, coexistent subtilement, c'est l'alchimie globale de ses chroniques d'amours perdus qui impressionne. Méliès, dans «ses élans froissés», dans les bras regrettés d'une «noire diva» sait garder un voile de mystère. Casino recèle donc des confidences au lieu des nostalgies fantasmées, des souvenirs d'enfance, des fuites en avant qui pavaient Néons blancs & Asphaltine et Les Tortures volontaires.

Un amour quitté, oui, mais qui se voit implorer un «redis-moi qu'on est quitte» («Diva»). La mort d'une mère défiée par un crédule «rien ne finit» hérité d'une innocente enfance. Dans son désenchantement, Méliès a besoin d'absolution, de raison de continuer à garder espoir. Ces balancements entre les maux douloureux et leurs remèdes dérisoires donnent à son répertoire sensible un équilibre captivant. Casino est une ode aux clairs-obscurs de l'existence, à ses parfums insidieux et à ses paradoxes aussi. Comme dans «Amoureux solitaires»: «Eh toi, dis-moi que tu m'aimes/Même si c'est un mensonge». Une chanson de désespérance magnifique que Méliès a adaptée des motifs du «Lonely Lovers» (1977) des Stinky Toy d'Elli Medeiros et Jacno. «A quoi ça rime/De s'arrimer ainsi à toi?» s'interroge encore Arman Méliès («Mille fois par jour»), avant de divaguer du côté de (la tour) «Belém», à ressasser l'amertume sentimentale au bord du Tage à Lisbonne. Ou de «perdre pied», de «tanguer» dans «Au dehors». Cœur peiné, âme damnée, Méliès hante pourtant les travées du Casino de ses défaites dans un état de détresse sublime. A qui perd gagne, il se montre maître du jeu.