Un refrain pour se souvenir des premiers amours. Une chanson pour remonter le fil du temps et revivre les premières vacances à la mer. Ou, encore, une mélodie pour se remémorer un voyage aux antipodes, en solitaire. Qui n’a pas plongé dans les musiques de son passé pour rembobiner le fil de sa micro-histoire? Qui n’a pas fouillé dans ses disques pour retrouver la bande originale qui a accompagné un fait marquant de sa vie? Les sons et les textes chantés savent faire surgir, en quelques secondes, des odeurs, des dialogues et des visages qu’on croyait oubliés.

Sans cette puissance évocatrice, sans cet outil qu’est la musique, la mémoire des hommes aurait-elle la même étendue? Et l’histoire, aurait-elle les mêmes contours si on ne pouvait pas lui rattacher sa B.O. spécifique?

La musique laisse des traces, elle jalonne le temps qui passe, donc. Parfois, ses pouvoirs vont plus loin. C’est ce que soutient le spécialiste de la chanson française Bertrand Dicale. Ancien journaliste au Figaro, auteur de plusieurs biographies remarquées (Juliette Gréco, Serge Gainsbourg…), ce passionné a prolongé dans un livre captivant (Ces chansons qui font l’histoire*) ce qu’il a raconté durant l’été 2010 sur les ondes de France Info. Pendant ces mois chauds, Bertrand Dicale a fait l’inventaire, non exhaustif, de ces morceaux qui ont fortement inter­agi avec leur époque. De la musique comme support au souvenir, Dicale nous fait alors basculer vers la musique toute-puissante. Celle qui annonce des changements de société, celle qui accompagne des révolutions, celle qui donne une autre dimension aux mouvements populaires.

Les morceaux retenus – plus de cinquante – dessinent un vaste paysage d’une histoire culturelle déclinée en musique. Quelques exemples? «La Marseillaise», pour commencer, chant de bataille devenu hymne, carburant musical du fait révolutionnaire par excellence. Plus loin, alignées dans un ordre chronologique, d’autres chansons rappellent au lecteur ce que l’histoire doit à la musique. Le combat pour les droits civiques aux Etats Unis dans les années 60? Il n’aurait pas eu la même force sans cette injonction poétique que fut «Blowin’ in the Wind», manifeste de Bob Dylan. La révolte de 1977 contre l’ordre monarchique et le consensus en Angleterre? Elle aurait sans doute eu un autre visage sans «God Save the Queen», pavé désespéré des Sex Pistols. La libération sexuelle en France? Un tournant à mettre aussi sur le compte de «Déshabillez-moi» de Juliette Gréco et de «Comme un garçon» de Sylvie Vartan.

Bertrand Dicale tisse ainsi – sans tomber dans le piège du déterminisme – un fil souvent tenu et fragile entre histoire et musique. Il donne, à la flèche du temps, sa bande originale sans laquelle l’histoire ne s’expliquerait pas totalement.

* Bertrand Dicale, Ces chansons qui font l’histoire, Ed. Textuel, 288 p.