Foire d'art de Bâle, juin 2000. Au détour d'une allée, le visiteur tombe en arrêt devant un curieux dispositif métallique qui le toise de son intrigante simplicité. En s'avançant, celui-ci déclenche à son insu le chant de la machine, plainte électronique régulière et ascendante au gré de l'approche du curieux. Sans le savoir, l'amateur d'art contemporain égaré au cœur de cette installation vient de prendre un premier cours de Theremin.

Instrument de musique inventé en 1919 par le physicien russe Lev Sergeyevich Termen, plus connu sous le nom américanisé de Leon Theremin, l'étrange boîte à antennes retrouve aujourd'hui les faveurs de la création artistique. Devancé par les synthétiseurs Moog, les Ondes Martenot et autres glorieux ancêtres de la musique électronique qui courtisent depuis plusieurs années l'ensemble des musiques populaires, le plus ancien et le plus intrigant de tous n'avait guère suscité jusqu'alors que l'intérêt archéologique de quelques fanatiques de curiosités musicales.

Depuis peu, cependant, l'on se passionne à nouveau pour les glissandi vertigineux du Theremin. Le site thereminworld.com vend ainsi l'appareil en kit, des groupes aussi divers que Add N to (X), Blur, Air, The Flaming Lips ou Jon Spencer Blues Explosion intègrent l'instrument à leurs performances scéniques, tandis que diverses rééditions discographiques et vidéo permettent de partir à la rencontre d'interprétations historiques du répertoire classique sur Theremin.

Un retour en grâce concrétisé cet hiver par l'impressionnante biographie (en anglais) d'Albert Glinsky, Theremin, Ether Music and Espionage, retraçant la carrière hors norme d'un inventeur de génie doublé d'un espion à la solde du KGB. Sur 400 pages remarquablement documentées, le compositeur et musicologue américain examine les liens qui unissent les recherches scientifiques de Leon Theremin à l'histoire politique de son temps. De la Russie de Lénine aux Etats-Unis de la guerre froide, le destin presque centenaire du physicien se lit comme un roman policier, truffé de rebondissements spectaculaires.

Créateur précoce et génial, Lev Termen a déjà à son actif divers prototypes de surveillance radio, de diffusion télévisée ou d'instruments insolites lorsqu'il débarque en 1927 aux Etats-Unis pour y présenter son invention appelée à révolutionner le monde musical. Officiellement, du moins. Car sous le couvert de propagande commerciale, celui-ci parvient à s'infiltrer dans l'industrie technologique américaine pour en livrer les dernières avancées aux services secrets soviétiques.

Jalonné d'internements et de disparitions, le parcours de l'inventeur décédé en 1993 n'a cependant jamais éclipsé la fascination exercée par son appareil légendaire. Dispositif rudimentaire, le Theremin exploite le rayonnement des ondes radio pour capter les interférences que provoque un corps humain placé dans son champ d'action et les transformer en son. En d'autres termes, son interprète n'a plus qu'à mouvoir ses mains dans l'espace environnant, sans toucher l'appareil, pour faire varier la hauteur et l'intensité de l'onde sonore amplifiée, générant un continuum de son venu d'ailleurs.

Une dématérialisation futuriste de l'interprétation musicale qui obtient au cœur des Années folles un succès d'estime, l'appareil étant alors produit en série par la firme RCA, avant de rejoindre les marges de la création musicale et cinématographique. Particulièrement apprécié pour ses possibilités expressives, proches de la voix humaine, le Theremin est utilisé par la suite dans les musiques de films de science-fiction comme Le Jour où la terre s'arrêta (partition de Bernard Herrmann), ou pour refléter l'instabilité mentale d'un personnage, comme dans La Maison du Docteur Edwards d'Alfred Hitchcock. En musique, Pink Floyd, les Beach Boys («Good Vibrations») ou Led Zeppelin sacrifient également au charme irréel des mélodies éthérées.

Destiné à envahir chaque foyer pour y supplanter l'apprentissage du piano ou du violon, le Theremin n'a cependant jamais atteint son objectif commercial, rapidement devancé par les premiers synthétiseurs aux claviers nettement plus maniables. Mais l'invention de l'espion russe demeure, au sein d'un siècle dominé par la recherche scientifique, une des utopies le plus régulièrement fascinantes de la création musicale moderne, phénix de métal aux innombrables résurrections.

Theremin, Ether Music and Espionage, par Albert Glinsky (en anglais). Illinois Press, 2000. 410 pages. Clara Rockmore, The Art of the Theremin (un CD Delos/Musicora)