Stewart O'Nan. Le Pays des ténèbres. Trad. de Nicolas Richard. L'Olivier, 330 p.

«L'Amérique s'est construite sur le mythe d'une invention sans fin et de découvertes sans limites. Naturellement, la vie n'est pas comme ça. Les rêves deviennent souvent amers, et ils meurent.» Ces mots de Stewart O'Nan le résument assez bien car c'est le crash des utopies qu'il met en scène, en peignant une Amérique accablée par trop de combats perdus. Et si le romancier affiche un solide pessimisme, c'est par excès de vigilance: «Pour moi, dit-il, le désespoir est une arme, une manière de protester contre un bonheur strictement matériel, et dénué de sens.» Mais il y a aussi, sous la plume si attachante de Stewart O'Nan, une générosité et une compassion exemplaires: dans le sillage de Russell Banks, cet ancien ingénieur en aérospatiale - né à Pittsburgh en 1967 - ne cesse de tendre une main fraternelle à l'Amérique d'en bas, celle qui a tiré les mauvaises cartes.

Et parce qu'il est avant tout romancier, O'Nan soigne ses techniques d'écriture. Cela va de la confession devant le magnétophone (Speed Queen) au récit à la seconde personne (Un Mal qui répand la terreur) et à l'utilisation des voix off dans son nouveau roman, Le Pays des ténèbres. Ces voix sont celles des morts: ce sont eux qui nous parlent, planant au-dessus de nos têtes comme des revenants, comme un chœur d'outre-tombe. Ils s'appellent Marco, Toe et Danielle. Trois ados d'Avon - un bled du Connecticut - qui avaient la fureur de vivre. La nuit de Halloween, tandis que Kurt Cobain hurlait sur l'autoradio («Je me déteste et je veux mourir»), leur bagnole s'est fracassée contre un arbre, et ils n'ont pas survécu à l'accident. Tout ça parce que Brooks, le flic du coin, les avait pris en chasse.

Depuis leurs ténèbres, Marco, Toe et Danielle s'escriment à consoler leurs deux copains qui étaient aussi à bord de la voiture: Tim et Kyle, les rescapés. Des ombres. Des épaves. Fauchés net par cette tragédie, ils sont désormais condamnés à faire semblant de vivre. Kyle, rafistolé de partout, cervelle salement amochée, est juste bon à pousser les caddies dans le supermarché d'Avon, comme un automate. Tim, lui, veut rejoindre ses camarades dans leur au-delà: un an après le drame, jour pour jour, il est bien décidé à en finir, à sauter dans sa Jeep et à mettre la gomme vers l'enfer.

Reste Brooks, un type qui ne tourne pas plus rond que les autres. Superbe portrait de ce policier bousillé par ce qu'il a vu au moment de l'accident, et qui s'en croit responsable. Autour de lui, les trois adolescents disparus s'agitent comme des fantômes. «Nous restons près de lui tels des anges, disent-ils. Brooks est facile à hanter. Nous n'avons pas à lui apporter des cauchemars: il a les siens.» Marco, Toe et Danielle, les morts-vivants, ne cesseront de mêler leurs voix à celles des habitants d'Avon, des êtres coincés sous l'étouffoir d'un Connecticut aussi grimaçant qu'un masque de Halloween.

La réussite du roman est là, dans ce jeu incessant avec le fantastique - façon Stephen King -, dans ce dialogue entre les limbes et la réalité, entre ceux qui hantent et ceux qui sont hantés. Et, bien sûr, on retrouve ici l'œil incomparable de Stewart O'Nan. A la manière d'Edward Hopper, cet œil-là se promène sur l'Amérique des pavillons sans âme, des pelouses trop bien taillées, des supérettes et des stations Mobil écrasées sous les néons. «Voilà ce que nous avons toujours détesté à Avon. C'est une putain de ville fantôme», lance un personnage du Pays des ténèbres. Terrible solitude. Trois ou quatre phrases, et tout est dit. Cette femme, par exemple, scotchée à sa télé: «Elle entend le craquement d'une marche dans l'escalier et coupe le son, attend que le bruit revienne. Rien. Son imagination. Son regard saisit au vol un mouvement, mais ce n'est que son reflet dans la vitre, une femme en robe de chambre sur un canapé.» Reste le silence, l'insupportable silence, et cette Amérique provinciale qui, comme les mômes d'Avon, fonce vers la mort à tombeau ouvert.