Son bureau révèle la présence d'une locataire en début de bail. Les murs sont quasiment vierges et la bibliothèque peut encore accueillir plusieurs mètres de livres, cassettes ou DVD. Quelques affiches de ses dernières productions sont posées à même le sol. Des documentaires sur Chabrol et sur le peintre David Hockney, une histoire des grands paquebots, une série sur les tempêtes et un film sur Tintin. Toutes seront diffusées sur la TSR. Que deviendra alors sa maison de production parisienne «Leap Frog» qu'elle a dirigée pendant de longues années? «Elle ferme», répond Chantal Bernheim convaincue que son poste de directrice des programmes «Spectacle et société» de la TSR lui réservera autant d'excitation et de diversité que ses activités antérieures. Chantal Bernheim a l'habitude de changer de vie.

Née à Genève, cette fille de fonctionnaire international passe son enfance et son adolescence en Amérique du Sud, dont elle a gardé le goût des horaires à l'espagnole et un parfait bilinguisme. De retour à Genève, brevet d'avocat en poche, elle se spécialise dans le droit pénal et s'occupe, notamment, de la retentissante affaire des viols de Pré Naville en 1981. Sa jeunesse militante la pousse à cofonder Fonction: Cinéma (Association genevoise pour le cinéma indépendant) et AIDA (Association internationale pour la défense de l'artiste) avec François Rochaix – «J'ai toujours adoré et pratiqué le théâtre.» Sa troisième vie débute à New York en 1983 où, en dépit d'une maîtrise en criminologie, elle abandonne le droit pour l'audiovisuel, coproduisant documentaires et fictions avec des télévisions américaines et européennes. Dix ans plus tard, elle s'installe à Paris où elle intensifie ses activités de productrice indépendante. Nommée à la TSR en février 2003 – «mais je ne travaille à 100% que depuis janvier» – celle qui faisait du porte-à-porte pour vendre des téléviseurs couleur afin de payer ses études est de retour à Genève, «une ville, dit-elle, qui s'est enlaidie.»

Attendue sur le difficile chantier du divertissement, l'un des points faibles de la TSR, Chantal Bernheim se montre confiante. «Plus je suis ici, plus je me dis qu'il est possible de rompre avec cette mauvaise réputation. L'enthousiasme et l'intérêt des gens m'impressionnent: entre le moment où Thierry K. Ventouras a choisi le concept du jeu Télé la question! et sa mise à l'antenne, il ne s'est passé que huit semaines!» Au vu du succès (une moyenne de 35% de part de marché), ce quiz quotidien devrait se décliner en éditions thématiques et Spéciales prime-time.

Celle qui regardait la télévision à l'insu de ses parents – «ils me l'interdisaient pour faire mes devoirs» – annonce par ailleurs deux programmes pour l'été: la suite d'Objectif aventure et une ambitieuse coproduction, Les Champions de l'Olympe, 10 épisodes de 26 minutes où cinq équipes se défieront à la manière des premiers Athéniens. La Suisse sera représentée par un lutteur et un athlète. Il n'y aura donc pas de Mayen 2 même si la montagne inspire Chantal Bernheim qui rêve, «dans l'esprit des Bronzés», d'une fiction-documentaire entre la Suisse et la France sur les moniteurs de ski.

Autre chantier: le relookage global des variétés et divertissements, un projet «mené par tout le monde, des chefs opérateurs aux maquilleuses. Je crois à la réflexion commune. Donner des ordres n'a aucun intérêt. Je préfère prodiguer des conseils, suggérer des directives.» L'interdisciplinarité en fait partie. Chantal Bernheim souhaite non seulement créer des passerelles avec d'autres départements mais aussi dynamiser en les regroupant des émissions déjà existantes: les programmes pour la jeunesse devraient s'intensifier – la TSR rêve de fidéliser les moins de 40 ans – et les dimanches seront désormais dédiés à la culture: «La nouvelle émission littéraire de Florence Heiniger, la série des grands entretiens et Cadences, dans des formats restructurés et un habillage commun, démarreront sur TSR2, dès le 2 mai.» Le futur magazine culturel de Massimo Lorenzi en revanche n'appartient pas à son Département mais à celui de Gilles Pasche.

Parmi les événements culturels annoncés, plusieurs captations de concerts ou de spectacles, dont Agatha de Duras, mis en scène par Jacques Malaterre avec Jean-Marc Richard et sa sœur Anne. Chantal Bernheim croit au pouvoir populaire d'un tel spectacle. Dans la foulée, elle dit son envie de talk-show, bravant ainsi le préjugé d'une Suisse bafouillante et timorée. «Il y a dix ans, venant des Etats-Unis, j'étais effondrée de voir combien les Français étaient empotés. Aujourd'hui, ils sont excellents. La Suisse romande suit la même voie. Il se passe quelque chose, c'est incontestable!»

Comme annoncé lors de sa nomination, Chantal Bernheim entend découvrir et révéler de nouveaux talents, faire de la TV un vivier: «Je suis frappée par la qualité des comédiens romands et par toute cette génération de comiques radiophoniques.» Est-ce parmi eux qu'elle trouvera l'équipe capable d'animer l'émission satirique tant attendue? Elle reste vague: «Un appel d'offres a été lancé pour une mise à l'antenne à la rentrée.» Dans le domaine de la fiction, deux concours seront développés: l'un consacré aux courts métrages, l'autre à des 90 minutes, TV ou cinéma. Genevoise à 100% mais totalement mondialiste, Chantal Bernheim s'énerve de voir la Suisse complexée par rapport à la France. «Il n'y a pas de quoi. Quand un programme est bon, il l'est partout. Le seul problème, c'est la langue. Je suis pour intensifier les doublages.»