Dans l’imaginaire collectif, le leporello est un petit ouvrage précieux qui se déplie comme une carte au trésor et peut aisément se glisser dans une poche. Mais pour Chantal Moret, ce format en accordéon est d’abord un moyen de laisser libre cours à sa frénésie créatrice. A Lausanne, dans les hauteurs de l’Espace Arlaud, l’artiste romande expose en guise de feu d’artifice final un leporello géant, long d’une dizaine de mètres. Impressionnant, l’objet répond à un livre bien plus modeste, réalisé lors d’un séjour en Russie, à la suite de la découverte du cimetière de Saint-Pétersbourg.

Sur ces feuillets de grande taille se déploie un entrelacs de végétation et de stèles, comme une rencontre entre l’organique et le minéral. Au-dessus, une sorte de nuage flotte d’une page à l’autre. Chantal Moret l’a dessiné, minutieusement, trait après trait, à l’encre de Chine. Elle rigole encore de cette tâche de fourmi, elle qui a l’habitude de fonctionner à l’énergie et aime travailler vite.

Impensable abandon

Chantal Moret investit jusqu’à la mi-juillet les quatre étages de l’Espace Arlaud, pour une exposition qui n’est pas une rétrospective au sens premier du terme puisqu’on y découvre beaucoup de pièces récentes. A cette occasion est publiée sa première monographie. Cette étrange fin de printemps 2020 est, dans sa carrière, un moment phare – un aboutissement, dit-elle volontiers. D’autant plus qu’elle expose en parallèle à la Galerie Univers, toujours à Lausanne. Le vernissage de Xenos, sa proposition pour l’Espace Arlaud, aurait dû se tenir le 14 mai. A la suite de la fermeture brutale des musées, elle a bien cru devoir repousser à 2022 cet accrochage conçu comme un véritable voyage. Le voir enfin se concrétiser, après deux ans d’élaboration, est autant une satisfaction que, au vu de la situation, un soulagement.

Valaisanne d’origine, Chantal Moret est née en 1955 à Genève. Elle vit et travaille dans le canton de Vaud. Le goût de l’ailleurs est chez elle quelque chose d’inné. C’est en Corse, alors qu’elle préparait une exposition prévue en Calabre, qu’elle a eu l’idée première de ce qui deviendra Xenos – un terme qui désigne autant la figure de l’étranger que celle d’une personne accordant l’hospitalité́. Choquée par la décision de Matteo Salvini, ministre italien de l’Intérieur, d’interdire au navire de sauvetage affrété par l’association SOS Méditerranée d’accoster, l’artiste a instinctivement décidé de travailler sur la notion de l’autre. Ne pas recueillir les migrants en détresse est pour elle «un impensable abandon».

Géographie intérieure

Mais dans un premier temps, c’est l’artiste elle-même qui accueille le visiteur. Comme une introduction au voyage qui suivra, les premières toiles que l’on découvre ont été réalisées par Chantal Moret à partir de ses propres radiographies. Mais si l’on devine en effet des os et des articulations, la façon dont elle les met en scène évoque finalement plus l’art classique de la nature morte que l’imagerie médicale. «Bienvenue dans mon étrangeté», s’amuse-t-elle en commentant ce qu’elle qualifie de «géographie intérieure».

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Ce qui frappe, dans l’œuvre de la Romande, c’est sa matérialité. «Si elle travaille essentiellement l’huile lorsqu’elle peint, elle expérimente aussi le monotype, l’acrylique et les pigments. Elle est également sculptrice, avec une prédilection pour le plâtre, y insérant des objets récupérés», écrit l’historienne de l’art Adeline Favre dans le beau livre publié par Till Schaap. De cette propension à embrasser plusieurs techniques découlent des pièces que l’on a littéralement envie de toucher, comme si elles nous absorbaient. Il n’y a là aucune mise à distance, on se sent immédiatement proche – avant même d’en comprendre les enjeux – de son travail.

De la Corse à Brooklyn

En 2017, Chantal Moret a passé un mois à Brooklyn. Se souvenant du bruit incessant, des métros aériens et des murs qui tremblent, elle a réalisé des tableaux qui disent l’enfermement, la jungle urbaine, le maelström bouillonnant des grandes métropoles. Dans des têtes sans visage donnant à la série In My Head une dimension fantastique, elle a peint des formes verticales qui sont parfois des gens, parfois des rochers ou des gratte-ciel. Il existe une dualité, une tension, entre l’île de Manhattan et cette Corse qu’elle affectionne tant, entre la roche et le béton, entre le silence apaisant et le mouvement perpétuel.

Dans les étages inférieurs, on découvre alors ce qui constitue le cœur de l’exposition. Fruit d’une résidence de quatre mois à Harare, capitale du Zimbabwe, la série Back from Africa parle, à l’instar des œuvres regroupées sous le titre de Xenos, des autres, de la fuite, de l’ailleurs, de la misère aussi. On devine souvent, derrière des œuvres flirtant parfois avec une certaine forme d’expressionnisme, une colère sourdre, un cri face aux inégalités. La Barque noire, une installation dans laquelle des bouées symbolisent les migrants morts en Méditerranée, a quelque chose d’à la fois apaisant et révoltant. Plus loin Harare Street nous invite à slalomer entre une quarantaine de silhouettes; soudainement, on a l’impression d’être nous-même un autre, un étranger perdu dans un lieu inconnu. «Les œuvres de Chantal Moret affrontent le public, lui demande se remettre en question», résume Adeline Favre.


A voir:

«Chantal Moret – Xenos», Espace Arlaud, Lausanne, jusqu’au 12 juillet. L’artiste expose en parallèle à la Galerie Univers.


A lire:

«Chantal Moret», ouvrage collectif, Ed. Till Schaap, 192 pages.