Dans East Village Blues, Chantal Thomas, de retour à New York en 2017, remarque: «J’ai eu plusieurs jeunesses.» Dont une aujourd’hui, se dit-on, à lire son nouveau livre et à la rencontrer à Genève, le rire prêt à jaillir, le regard vif, l’attention précise. Au Festival Histoire et Cité, elle est venue évoquer son rapport à la mer, ses Souvenirs de la marée basse (Seuil, 2017). Un récit qui s’inscrit dans la ligne de Cafés et la mémoire (Seuil, 2008) et de East Village Blues.

Cette veine autobiographique est un des registres d’une œuvre qui compte des romans – Les adieux à la reine, Le testament d’Olympe, L’échange des princesses – du théâtre des essais sur Sade, Casanova, Thomas Bernhard, Roland Barthes, sur la liberté et la souffrance, sur l’enfance. Quel est le fil qui relie les fragments de cet archipel? «La quête de la liberté sous toutes ses facettes. Le plaisir d’écrire et, en général, mon rapport au plaisir. L’idée de l’invention de soi, la façon dont on construit sa vie comme un chef-d’œuvre, en intégrant l’échec, s’il le faut, comme Thomas Bernhard. Le rapport aux lieux: je les vois vraiment comme des personnages – les cafés, les plages, les rues de New York, Versailles… Et aussi le voyage: c’est banal de le dire, mais bouger crée un rapport plus intense au monde.»

L’ère du «cool»

East Village Blues est une promenade en deux temps dans des lieux où Chantal Thomas a vécu à plusieurs reprises. Un récit vibrant d’images, de personnages, de choses vues, d’histoires, qui va et vient entre 1976 et 2017. Il y a quarante ans, le Lower East Side était «un quartier dangereux, un quartier de braquages et de violences, d’exposition à nu de la misère, mais coexistant avec quelque chose de désuet, des moments de douceur, des pauses de respiration venus de temps anciens et d’une époque lointaine», écrit-elle.

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Pour l’universitaire parisienne, la New York de ces années-là est encore une fête où règne une grande liberté brouillonne qui l’enchante. East Village est une zone d’immigrants, la plupart de l’Est, auxquels se mêlent artistes et clochards. «On y entendait le yiddish, le polonais, l’italien, tout ce dont est construite l’Amérique. Aujourd’hui, le Bowery est en train de devenir ultrachic, les loyers y sont parmi les plus chers, mais l’ancien est encore un peu visible sous le polissage. C’est ce que saisissent les photos flamboyantes de mon ami, l’écrivain américain Allen S. Weiss: des bribes de graffitis, des déchirures, des traces concrètes d’un monde qui n’existe plus, plein de drôlerie, de dérision et de tragique, un appel avant destruction.»

Car ces vestiges sont en voie d’effacement; les librairies d’occasion, les épiceries, les diners sont remplacés par des boutiques – cupcakes, bougies parfumées, gadgets – qui se succèdent au rythme rapide des faillites. C’est le règne du joli, du «cool», de l’autosatisfaction replète. La misère, les clochards sont relégués plus loin. Comme Les adieux à la reine désignait l’envers des fastes de l’Ancien Régime, East Village Blues saisit un moment de bascule, aux Etats-Unis, «dès lors qu’un président corrompu incarne sans aucun masque le pur pouvoir de l’argent, indépendamment de toute idéologie».

L’énergie de la beat generation

Quand Chantal Thomas débarque à New York en 1976, elle vient de soutenir une thèse sur Sade, sous la direction de Roland Barthes. Elle a baigné pendant des années dans le structuralisme. Elle a lu tout Blanchot, ce qui l’a confortée dans la sacralisation de l’Ecriture pour elle-même. Dans un éclat de rire, elle reconnaît que les citations «hérissées d’interdits» glissées dans son récit sont là «pour venger une amie qui a été paralysée à jamais» et qu’elle aurait pu en trouver beaucoup d’autres tout aussi belles, contradictoires et stérilisantes. Elle s’est libérée de ce diktat en écrivant un livre sur Bécassine, un anti-Blanchot non publié, hélas.

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La rencontre avec les auteurs de la beat generation a été salutaire. «Avec eux, j’ai commencé à respirer. Ils voulaient changer le mode d’exister, prêts à innover à tout prix et à passer à l’acte. Ils prenaient Rimbaud au pied de la lettre. Patti Smith, ce magnifique écrivain, ira visiter la maison natale du poète: sa démarche est naïve, magique, chamanique. Les écrivains lisaient en public leurs textes en cours. En 1955, déjà, Ginsberg hurlait Howl dans St. Mark’s Church. Avec Barthes, nous réfléchissions longuement sur la voix mais jamais nous n’avons chanté! A New York, les poètes fleurissaient partout, dans la rue, les cafés, sans aucune inhibition. Je n’en revenais pas. Cela dit, Ginsberg, Kerouac, Burroughs travaillaient énormément leurs textes. Ils étaient des fous de littérature et d’écriture. Barthes et eux: deux registres opposés de la même passion!» Et elle s’émerveille avec un sourire que deux des grands livres de la littérature occidentale aient été écrits sur un rouleau, même si c’était pour de tout autres raisons: On the road et Les 120 journées de Sodome.

Ecrivains machos

Ces années 1970 sont aussi marquées par les luttes. L’amie anarcho-syndicaliste et lesbienne qui l’héberge, plus politisée, est en colère contre patron et propriétaire. Elle reproche à la Française sa fascination pour ces machos d’écrivains, elle qui vit dans un univers de femmes entre elles. «Elle avait raison; pour eux, les femmes n’existaient pas, ils les maltraitaient. Homosexuels ou non, ils ne s’aimaient et ne s’estimaient qu’entre eux. Mais à les relire, j’ai à nouveau été impressionnée par l’énergie et la beauté de leurs écrits.»

De nombreuses citations, en anglais et en traduction, montrent la force et la générosité qui ont affranchi la jeune universitaire et qui lui ont permis d’écrire ses livres savants avec cette liberté joueuse, comme l’ont entraînée dans leur univers les merveilleuses boîtes de l’artiste Joseph Cornell, entre surréalisme et art brut, autre cadeau de l’Amérique.


Récit
Chantal Thomas
East Village Blues
Photos d’Allen S. Weiss
Seuil, coll. Fiction & Cie, 208 p.

Citations

Ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d’ici-bas: laissez-les vivre leur vie étrange; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter…
Arthur Rimbaud
«Charles d’Orléans à Louis XI»
Cité en exergue

L’ennemi, c’est le dollar. Le billet vert décide de tout. Il est le seul maître de ce pays. Le reste, la morale, la religion: des éléments décoratifs pour rendre le bagne supportable.
p. 97
Propos rapportés d’un compagnon d’une nuit d’errance et de fête

Ceux qui parlèrent sans discontinuer pendant soixante-dix heures du parc à la piaule au bar à l’asile au musée au pont de Brooklyn, un bataillon perdu de platoniques maniaques du dialogue sautant les pentes en bas des escaliers de secours, en bas des rebords de fenêtres en bas de l’Empire State Building hors de la lune.
Allen Ginsberg, «Howl», cité p. 103