Chante-nous, déesse, la gloire d’Alassane, ce fils des Kong puissants et riches, venu du Septentrion pour régner sur le royaume des éléphants aux multiples peuples et aux dieux nombreux. Chante-nous celui qui s’en fut sur les sveltes vaisseaux aériens, pour aller au-delà des mers, là où se couche le rayonnant Apollon, régner pour un temps sur les richesses du monde. Chante-nous le retour de cet enfant aux rivages de la noire Afrique, retour qui valut aux ­Ivoiriens d’innombrables malheurs. Car ainsi commença la querelle où deux preux s’affrontèrent: Gbagbo, longtemps accroché au pouvoir comme moule au rocher, et Ouattara, ami des Gaulois, enflammé du désir de siéger à son tour.

Quel dieu les fit se quereller et se combattre? Celui de Ouattara, Allah aux cinq prières et aux femmes nombreuses? Celui de Gbagbo, le dieu des Blancs, dont les temples se dressent à Rome et à Yamoussoukro aux brillantes coupoles? Non, déesse, ceux-là, depuis leurs Olympes, attisent d’autres combats. Ici, c’est Arès, maître des sanglantes batailles, qui jeta dans l’Hadès tant d’âmes de héros, livrant leurs corps en proie aux oiseaux comme aux chiens, oui, c’est Arès qui déchaîne cette lutte fratricide et scinde en deux le riche pays des éléphants, lançant les uns contre les autres les fils du Septentrion aux nombreux troupeaux et ceux des rivages atlantiques, couleur de vin, aux multiples richesses, aux champs fertiles.

Déjà, quand s’achevait le millénaire aux sanglants combats, Ouattara avait été écarté du pouvoir par Konan, héritier d’Houphouët, père de la nation. «Alassane, et vous tous, fils du Nord aux féconds troupeaux et au dieu menteur, vous n’êtes pas de notre cité, vous, venus des déserts du Burkina, prendre nos terres et nos richesses. Le beau nom d’Ivoiriens n’est pas pour vous, et vous ne régnerez pas sur nos peuples.» Il dit, et s’ouvre une ère de malheurs pour les peuples, alors que le siècle a deux ans. Sous les armes périssent les hommes, les femmes, les enfants. Les troupeaux sont décimés, les plantations abandonnées, le commerce arrêté. Soixante fois Séléné éclaire les ruines, avant qu’Irène, déesse de la paix, obtienne un fragile accord.

Frères ennemis, Gbagbo et Ouattara ont parfois lutté ensemble contre d’autres prétendants. Leurs épouses, la blonde Dominique aux riches possessions et la militante Monique à la noire chevelure, se sont un temps tendu la main. Mais quand s’ouvre le nouveau millénaire aux multiples promesses, Gbagbo monte sur le trône du royaume des éléphants. Ni les lois qui régissent la cité, ni l’intervention des Gaulois aux jadis nombreuses colonies ne l’en font descendre. Cent vingt fois Séléné a fait briller dans la nuit le marbre de ses palais, et toujours Gbagbo règne, quand enfin le peuple est amené à choisir son chef. En face de lui, prêt à l’affronter en combat singulier, Ouattara. Des urnes, chacun déclare avoir vu surgir Nikê, lui apportant la victoire. Les sages comptent et recomptent les ostraka. «Les dieux l’affirment, Ouattara a gagné.» Ils disent, et grande est la fureur de Gbagbo. Menacé, Ouattara se réfugie dans sa forteresse du Golf. Chante, déesse, la colère de ce guerrier, privé de sa victoire. A son rival, il dit et brandit sa menace: «Ne me provoque pas, malheureux, sinon je te susciterai de cruels ennemis venus de la Gaule amie.»

Remplis d’un mutuel courroux, les rivaux convoquent leurs alliés. Gbagbo enferme l’ennemi dans son refuge. Au-delà des flots pourpres, le noir chef du Nouveau Monde apporte son soutien à Ouattara. Les amis d’Alassane marchent vers le Sud, ils prennent Abidjan et son port aux nombreux vaisseaux, citadelle de Gabgbo. Prisonnier à son tour de la forteresse du Golf, celui-ci gémit en fixant de ses yeux l’immensité du ciel: «Ah, Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? Je pensais bien punir de son forfait Alassane, et voici mon épée entre mes mains rompue et mon bras vainement a tendu l’arc: je ne l’ai pas blessé et c’est lui qui me tue.» Ainsi parle-t-il et ses sujets pleurent alors que le vainqueur monte sur le trône. Son ennemi, il le fait monter dans un vaisseau aérien aux ailes rapides qui emmène Gbagbo vers les rivages boréens où un aréopage de sages jugera ses crimes. Devant le peuple réuni et meurtri, Ouattara renonce à sa colère et demande vérité et réconciliation: «Laissons le passé, malgré notre souffrance, et maîtrisons en nous notre cœur, il le faut.»