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Inna Modja: «Donald Trump, un président raciste, misogyne, homophobe: c’est une tragédie pour les femmes, c’est une tragédie pour les Noirs. La haine a gagné».

Portrait

La chanteuse Inna Modja: «c’est une tragédie pour les femmes et pour les noirs»

A l’affiche du Festival Les Créatives qui interroge les féminismes contemporains, la chanteuse Inna Modja, d’origine malienne, évoque le séisme culturel qui vient de frapper les Etats-Unis

On aurait aimé parler d’autre chose. «Je n’ai pas vraiment dormi. Je me suis réveillée au milieu de la nuit pour voir les résultats. C’est la victoire de tout ce contre quoi je m’élève.» Elle est à Paris, originaire du Mali. Etrangement, elle a le sentiment que le résultat de l’élection américaine est un message qui lui est adressé.

«C’est une tragédie pour les femmes, c’est une tragédie pour les Noirs. Je me sens forcément concernée par l’investiture d’un président raciste, misogyne, homophobe. Qu’est-ce que l’on va dire aux petites filles du monde entier? Que l’on préfère l’homme le plus incompétent à la femme la plus compétente? Qu’il est acceptable de traiter les femmes comme des objets, de les harceler? La haine a gagné.»

Pour que les esprits méchants ne la convoitent pas

Inutile de parler beaucoup avec Inna Modja pour saisir que son indignation n’est pas de circonstance. Elle naît Inna Bocoum, en 1984 à Bamako. Sa mère lui donne un surnom en poular, «Modja», la mauvaise, pour que les esprits méchants ne la convoitent pas.

Elle est encore enfant quand on la charcute; sans que ses parents en soient informés, ses quatre sœurs et elle subissent une excision dont elle ne prend conscience qu’à l’âge de 18 ans, chez un gynécologue. Elle subit une chirurgie réparatrice et prend un jour la parole. «Il m’a fallu du temps pour m’engager. Je savais que j’allais subir un retour de bâton. Je devais être prête à tout entendre.» Et ça n’a pas manqué.

«On m’a traitée de pute»

Au Mali, certains n’apprécient pas qu’Inna Modja s’élève contre ce rituel préislamique, qu’elle aille un peu partout dénoncer la boucherie. Quand elle s’exprime à New York, au siège de l’ONU, elle reçoit un nombre incalculable de commentaires haineux, la page de l’organisation est saturée.

«On m’a traitée de pute. J’ai reçu des menaces. Quand j’ai présenté un film documentaire au Mali, j’ai été bousculée, on m’a craché dessus.» Elle s’obstine. Elle aurait pu rester cette chanteuse, ce mannequin, cette actrice, qui rumine sur un ton badin les disques de ses parents, la Motown, Otis Redding, le punk et le rap de ses frangins. En 2015, tout prend sens. Elle sort un troisième album, Motel Bamako, qui à tous points de vue est un disque de combat.

«Je ne cache plus rien»

«J’avais commencé à 15 ans avec des vétérans de la musique moderne malienne, avec Salif Keïta dans le Rail Band. J’avais cette musique en moi. Mais je suis entrée dans ma propre musique sur la pointe des pieds. Avec Motel Bamako, je ne cache plus rien.» Sa musique n’est pas seulement un retour aux sources mais la rencontre de deux fleuves, le Niger et le Mississippi, les griots et les bluesmen; et puis le hip-hop tel qu’il est une réponse aux conteurs africains.

«J’ai toujours aimé le rap, je n’avais jamais osé en faire.» Depuis 8 ans, Inna Modja a vu les rappeurs conquérir la Maison Blanche, elle a vu Kendrick Lamar, Beyoncé, prendre leurs quartiers au cœur des institutions américaines: «Je ne me suis jamais leurrée. Rien n’a profondément changé. Je viens d’entendre la dernière chanson de Common, il traite de la persistance du racisme dans nos sociétés.»

L’Afrique, un moteur identitaire

Pratiquement tous les musiciens américains, a fortiori les Noirs, ont pris parti pour Hillary Clinton – parfois sans conviction mais avec le sentiment que l’horreur était ailleurs. Quand on parle de déconnexion des élites, cela concerne aussi les acteurs culturels dont les imprécations progressistes agacent une partie importante de l’électorat, ici et là-bas. «Bien sûr que cela nous interroge sur notre militantisme, mais que faire d’autre? Les artistes ont beau s’exprimer, il semble que les préjugés, les idées préconçues soient plus fortes.»

Mais le monde n’est pas univoque, l’Afrique est aussi devenu un moteur identitaire, un argument de la pop culture (il n’y a qu’à voir les costumes de Stromae, le dernier album de Beyoncé). Gamine, quand Inna Modja rendait visite à ses cousins français ou qu’ils venaient au Mali, ils la traitaient de villageoise. «Je portais mes beaux tissus en wax, mes imprimés flamboyants, j’en étais fière. Eux se moquaient de moi. Aujourd’hui ce n’est plus le cas.»

«Je viens d’un pays où deux mondes s’affrontent»

Elle regarde avec tendresse, avec respect, ces jeunes de la diaspora qui reprennent à leur compte, dans l’afro-trap de MHD notamment, les rythmes de synthèse des mégalopoles africaines: «Nos identités sont multiples. Où que l’on soit né, on peut embrasser nos origines autant que notre nationalité. Les jeunes d’Afrique et de la diaspora sont désormais sur la même longueur d’onde.»

Inna Modja parle d’inclusion, d’accueil, de respect. On pourrait la croire cloîtrée dans la bonbonnière de ses idéaux. Il ne faut pas oublier qu’elle s’appelle «Mauvaise» et que, tout au fond d’elle, même pacifiste, vibre une guerrière. «Je viens d’un pays où deux mondes s’affrontent. Les extrémistes religieux au Nord; une société laïque, ouverte du Sud. Aux Etats-Unis, c’est pareil. La responsabilité de ma génération, c’est de ne pas leur laisser le champ libre.»


Inna Modja et Calypso Rose en concert. Le 11 novembre, 20h30. Salle communale d’Onex. Festival Les Créatives, Genève, jusqu’au 27 novembre. www.lescreatives.ch


Profil

1982: Naissance le 19 mai dans une famille peule, sixième d’une famille de sept enfants.

1997: Collabore avec Salif Keita au sein du mythique groupe le Rail Band de Bamako.

2009: Premier album, «Everyday is a New World».

2013: «Pendant ce temps», capsule humoristique pour Le Grand Journal de Canal Plus.

2015: Sortie de son troisième album, «Motel Bamako».

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