Alanis sautille très haut face à des mercenaires à guitare qui s'obstinent à tenir la mesure. Alanis fait le tour de l'interminable plateau, trois fois de suite sans s'époumoner. Morissette évacue le plancher scintillant, en une courbette recueillie et un «Thank you very much» lâché dans un geste de nuque qui ballotte sa chevelure trempée. Briquets rangés, chapelet de mélodies enjôleuses en tête, les cortèges de spectateurs – vingt mille ou davantage – quittent rassasiés les parages de la Grande Scène. Il est une heure du matin, dans ce Paléo des réunions massives, des concerts considérables et de la pop messianique. Elle n'a pas le profil, pourtant.

Alanis Morissette, depuis son enfance canadienne de star télévisée, depuis son premier disque autoproduit à l'âge où ses copines se rêvaient seulement en princesses châtelaines, aurait dû passer sa vie à lisser son image. Elle a pris le chemin contraire. Un peu dégingandée, un chemisier dentelé sans forme, elle se confronte à la foule dans les postures les moins travaillées, recroqueville ses doigts nerveux, dandine son torse comme une fillette qu'on réprimande. Elle économise ses mots (un «thank you» toutes les deux ou trois chansons) et bataille contre sa vocation enflée de chanteuse à textes devenue phénomène historique. Car, oui, c'est elle qui a vendu 28 millions de son Jagged Little Pill, album de consécration inespérée. C'est elle encore qui remplit pour l'Amérique bourgeoise le rôle paradoxal de sommité alternative face aux égéries minute de MTV. L'incarnation d'un hors-système rassembleur, intégré.

Rien dans ses refrains violacés ne saurait bousculer les consciences. Rien qui n'aille, dans les tubes enfilés comme des perles baroqueuses («You Oughta Know» dans un chahut indescriptible), périmer une conception du monde ancienne. Mais Alanis Morissette, ceinturée d'arrangements conçus en chambre noire, a un génie. Celui de grappiller les émotions stagnantes, de transformer un récital bien mené en émeute nocturne, notamment parce qu'elle possède dans son répertoire dense un nombre stupéfiant d'hymnes que les adolescents chavirés inscrivent sur leurs lèvres. Il lui suffit alors de phraser la première syllabe de «Ironic», de «Thank U» ou de la ballade faussement léthargique «Uninvited» pour que les souvenirs prolifèrent. Et pour que l'on associe cette petite femme d'une maladresse nue aux clips, aux affiches, aux pochettes qui ont taillé sa face publique.

A 29 ans, Alanis Morissette a passé sa vie à jouer avec le regard des autres. Elle n'ignore rien de ce qui se trame autour d'elle, des attentes hypertrophiées d'une industrie déclinante, des foules à la concentration fragile. Sa voix sous tension, dont le falsetto surgit à chaque détour, intervient donc sur des territoires zébrés, sur des rocks saturés qui suivent des presque standards de jazz dessinés au piano. A la fin de chaque morceau, elle adresse un geste de prière à ses musiciens, des mains jointes comme celles qu'elle a vues en Inde après avoir déserté Los Angeles suite à son premier triomphe. Elle a fui une fois. Acte fondateur d'une artiste qui se voit comme un nouveau modèle, plus humain, de diva planétaire.