Qui était vraiment Eminescu, le poète roumain récupéré par tous les régimes?

Dans un livre monstre, touffu mais passionnant, Florina Ilis brode autour des «vies parallèles» du grand homme roumain, héros ambigu mort en 1889 dans un asile et instrumentalisé par tous au XXe siècle

Genre: Fiction documentaire
Qui ? Florina Ilis
Titre: Les Vies parallèles
Trad. du roumain par Marily Le Nir
Chez qui ? Editions des Syrtes, 656 p.

Le 28 juin 1883, un accès de folie secoue Mihai Eminescu: à la première page des Vies parallèles du poète national roumain, Florina Ilis entre dans le vif du drame. A 33 ans, Eminescu est déjà un auteur reconnu, un journaliste à la plume acérée, un membre important de la société littéraire Junimea. Il lui reste six ans à vivre dans cette Roumanie nouvelle qui s’exerce à la démocratie. Ce court laps de temps, Florina Ilis lui fait subir une expansion tourbillonnante, projetant l’image du héros dans les périodes à venir. Elle montre comment les régimes politiques qui se sont succédé ont instrumentalisé la figure du poète.

Aujourd’hui encore, les statues d’Eminescu ornent les lieux publics, des lycées portent son nom, et il figure en effigie sur les billets de 500 lei – jeune homme romantique, la chevelure rejetée en arrière!

Le siècle qui suit la mort de l’écrivain, en 1889, est particulièrement agité: monarchie parlementaire, dictature fasciste, allégeance à Staline, puis à Hitler, régime communiste de 1945 à 1989, jusqu’à l’éviction de Ceausescu et le rétablissement d’un régime parlementaire, sans compter les guerres, les modifications de frontières et les conflits entre minorités. Les allusions continuelles à ce contexte historique et politique, les citations de documents réels ou apocryphes, le jeu sur le style des bureaucraties successives, les digressions oniriques, ne facilitent pas la lecture de ce très long et très touffu roman, mais la rendent aussi passionnante.

Septième des onze enfants d’un petit propriétaire terrien, Mihai Eminescu entre très jeune dans la carrière des lettres, par le théâtre d’abord, tout en écrivant des poèmes. Il crée un cercle littéraire, Orient, puis part étudier à Vienne. C’est là qu’il lie connaissance avec une poétesse roumaine, Veronica Micle, qui devient sa maîtresse. Là aussi qu’il commence à collaborer à Convorbiri literare – Conversations littéraires – revue éditée par Junimea. Ce mouvement culturel joue un rôle essentiel dans la carrière d’Eminescu, et parmi ses membres, l’écrivain Titu Maiorescu, qui l’aidera et le protégera au cours des années de crises.

Eminescu passe encore par Berlin, puis, de retour au pays, le jeune écrivain se lance dans le journalisme. Il est instable, imprévisible, et ses protecteurs de Junimea, qui s’efforcent de lui trouver une charge honorable, finissent par le faire nommer directeur de la bibliothèque de Iasi puis inspecteur scolaire. Il revient ensuite au journalisme, éditeur en chef du journal conservateur Tempul (Le Temps). Mais de 1883 à sa mort, il erre de clinique (à Vienne) en asiles psychiatriques. De quoi souffrait-il? Psychose maniaco-dépressive, induite par la syphilis? Le poète sera en tout cas soigné au mercure, utilisé dans ce cas, mais le diagnostic reste incertain. Après sa mort, il devient une icône, l’«inventeur» de la langue roumaine. Trente de ses poèmes ont été traduits par Annie Bentoiu aux Editions de l’Aire en 1996. Des citations que donne Florina Ilis émanent des accents très romantiques.

Après la mort d’Eminescu, la droite a d’abord célébré ses élans nationalistes et conservateurs. Dans un premier temps, le régime communiste a critiqué ses tendances «mystiques et bourgeoises» puis a récupéré son œuvre en la caviardant pour en faire une ode au prolétariat. Il a manifesté parfois cet antisémitisme, courant à l’époque, que le gouvernement fasciste a monté en épingle. Enfin, sous la dictature du couple Ceausescu, Eminescu a gardé son statut de poète national au prix de censures et de remises en perspective.

Florina Ilis joue brillamment de cette fortune posthume. Elle en fait un usage vertigineux, laissant beaucoup de travail au lecteur! Ainsi, dans sa clinique de Vienne, le pauvre poète partage sa chambre avec un maniaque (mais pas dépressif), le nommé Filipescu, «informateur des organes», chargé de mettre de l’ordre dans une biographie et une œuvre peu conformes à l’idéologie. Le scribe note tous les faits et gestes de son compagnon de chambre, et on finit par saisir qu’il est un envoyé du futur, un employé de la Securitate, une victime de la folie de surveillance du régime de Ceausescu, dans les années 1960.

De même, l’auteure fait subir au poète des interrogatoires anachroniques, ou met sur ses traces des espions déguisés en costumes «d’époque». A la fin de sa vie, c’est Filimon Ilea qui échange à contrecœur une vie de prisonnier politique contre la réécriture de l’œuvre.

Florina Ilis joue des allers et retours dans le temps, et on voit même des traficoteurs paranoïaques paralysés devant un code assez transparent, venu du futur: dans http://www.codeminescu.ro, que peut bien signifier http://www? A la page 650, le dossier ouvert en 1959 par le Département de la Sécurité de l’Etat sur Eminescu «dans le but de le récupérer et de l’intégrer aux valeurs nationales» est enfin clos. Et la romancière conclut: «Le reste tu le connais…»

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Mihai Eminescu

«Quant à ma vie, je crois qu’elle coule légère,/ Lentement racontée d’une voix étrangère/Comme si ce n’était pas toute mon existence/Qui raconte par cœur mon histoire si dense?»