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Sous la chape du communisme, dans la Varsovie de l’après-guerre

Le «Journal 1954» de Leopold Tyrmand, journaliste privé de tribune, dandy par protestation et grand séducteur, est un fabuleux témoignage et un grand plaisir de lecture

Le 1er janvier 1954, à Varsovie, Leopold Tyrmand commence son Journal. A 33 ans, il se sent vieux, à l’écart de la vie, usé. Ce sentiment d’échec s’explique: il a perdu par deux fois son travail de journaliste, la première pour avoir critiqué l’arbitrage d’un match de boxe contre les Russes, la deuxième parce que la revue qui publiait ses chroniques a été fermée par la censure, la rédaction ayant refusé de mettre en première page un hommage funèbre à Staline. Et puis son amoureuse est une gamine de 17 ans. Il tente de lui faire réussir son bac en jouant au mentor, elle le «nourrit de sa jeunesse», comme elle le dit avec lucidité. Ils ont des moments délicieux, mais parfois la différence d’âge pèse!

En plus, les soucis d’argent l’accablent, il occupe une pièce de 9 m2 dans un immeuble autrefois luxueux mais complètement dégradé, avec des problèmes de voisinage. Une chape de plomb pèse sur la Pologne qui se relève à grand-peine de la guerre, le contrôle du grand frère soviétique s’exerce dans tous les domaines. Bref, c’est un homme exaspéré qui prend la plume.

Privilèges et injustice

Pendant trois mois, il va remplir plus de cinq cents pages dans l’intention avouée de les publier un jour. Heureusement, il y parviendra aux Etats-Unis, à la fin des années 1970. En Pologne, ce Journal 1954 ne paraîtra qu’en 2009, bien après sa mort en 1985. C’est un témoignage passionnant sur le communisme au jour le jour. Mais c’est d’abord l’autoportrait attachant d’un homme cultivé, au style élégant, à l’ironie mordante, au regard vif. On trouve dans ces pages des portraits, des conversations, des scènes de rue, des commentaires sur la vie culturelle et sur la vie quotidienne. Et, bien sûr, de nombreux passages sur les absurdités bureaucratiques, les privilèges et les injustices, la peur rampante. En plus, Tyrmand aime vraiment les femmes, et il sait en parler avec tendresse, aussi bien de l’amusante petite Brogna que de ses anciennes conquêtes, régulièrement revisitées. 

Les marxistes veulent ôter de l’individu son cerveau pour le mettre dans un bocal empli du formol idéologique de leur production exclusive.

Enfin, à peine l’apitoiement sur soi commence-t-il à poindre que l’autocritique désamorce l’agacement du lecteur. Le Journal s’interrompt brusquement au milieu d’un passage biographique, quand un éditeur accepte de publier son roman, L’enragé, qui deviendra un best-seller. Dans les années 1960, Tyrmand finira par «choisir la liberté», s’installera en Amérique, où il travaillera comme enseignant et chroniqueur, très conservateur, semble-t-il.

Passion pour le jazz

Fils unique de parents juifs assimilés, il est parti en 1938 étudier l’architecture à Paris où il a découvert le jazz, sa grande passion. Il avait 18 ans. Pendant la guerre, se faisant passer pour Français, il a connu le service de travail obligatoire, un camp de concentration en Norvège, puis toutes sortes de métiers dans plusieurs pays, avant de revenir, en 1946, dans la Pologne communiste. Son père est mort en déportation, sa mère a émigré en Israël, apprend-on au détour d’un paragraphe affectueux. Désormais catholique, Tyrmand manifeste vis-à-vis de l’Eglise un attachement mâtiné de superstition, dont il parle avec légèreté.

Curieusement, quand il décrit ses compatriotes qui ont fait allégeance au communisme par commodité, il les traite de «marranes», ces juifs d’Espagne qui faisaient mine de se convertir sous l’Inquisition. Il rêve de gagner sa vie sans compromettre ses convictions libérales, de se marier et d’avoir des enfants, sans faire allégeance au régime, pratique courante dans son milieu d’intellectuels et qui vaut privilèges, accès aux biens de consommation, voyages à l’étranger, etc.

Chaussettes de résistant

Mais cette marginalité justement lui octroie un point de vue particulièrement large. Auteur d’un seul livre, il a gardé ses entrées à la Société des écrivains, ce qui lui permet de déjeuner à bon marché au Club, où il croise une intelligentsia plus ou moins compromise. Chaque sortie est l’occasion de rencontres. Des amis de passage viennent lui rendre visite dans sa tanière, ses nuits passent en discussions arrosées de vodka, en dépit de son foie en ruine. Il se plaint de sa solitude mais elle semble très peuplée. Il est encore invité à des mondanités, à des projections privées de films américains et français que le peuple ne verra jamais.

Quel bonheur de lutter pour ces choses dont je me fiche un peu mais qui m’impressionnent infiniment: la culture, la liberté, l’Europe, la nation, la terre natale.

Comme il doit compter chaque zloty, il marchande ses fringues de dandy aux puces ou fait refaire les cols de ses chemises. Porter des chaussettes extravagantes est un acte de résistance. Ce combat quotidien est l’occasion de portraits incisifs, d’analyses brillantes. L’achat d’un peigne inutilisable lui permet de méditer sur l’échec du système: faut-il en accuser les machines défectueuses, un sabotage sournois par l’ouvrier sous-payé, l’incurie générale? Une brosse à dents convenable, made in USA, ne se trouve qu’au marché noir, à prix d’or, etc.

«Merdier transcendantal»

Après une journée harassante, commencée dans des transports publics hostiles à l’usager, le travailleur est invité à une torture supplémentaire, la formation continue qui l’oblige à somnoler deux heures de plus pendant qu’on lui assène des conférences sur Marx et Lénine. On comprend que les Polonais qui ont connu l’époque soviétique se soient jetés sur ce témoignage, qui résume très clairement leur accablement: «Les communistes ont mis en branle des forces incroyables dont ils ont perdu le contrôle depuis longtemps et dont la destinée cosmique est de transformer aussi bien le concret que l’abstrait en merdier transcendantal.»

Le 16 février, Tyrmand suspend son Journal pour quelques jours. Il a peur: convoqué dans les bureaux de la Sûreté, il est interrogé avec suavité sur ses relations avec des dames soupçonnées d’espionnage par un fonctionnaire qui semble au courant de ses faits et gestes. Il se trouve qu’il n’a rien à dire, mais il a senti la menace sous cette incitation polie à la délation. Il s’interroge: a-t-il vraiment raison de s’obstiner? Un compromis est-il possible? «J’aimerais écrire sur la cruauté physique et un jour aussi, sur la rétribution du mensonge et de la ruse, sur les récompenses dont la vie se montre si prodigue avec les menteurs rusés et vénaux, et qui sont un mauvais moteur de la vie, un déclencheur du mal dans la nature humaine.»


Leopold Tyrmand 

«Journal 1954» 

Traduit du polonais par Laurence Dyèvre

Noir sur Blanc, 608 p.

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