Rencontre

Chappatte, dessinateur de presse: «La corbeille à papier fait partie du job»

Patrick Chappatte a rencontré jeudi des lecteurs du «Temps» à Genève. L’occasion de découvrir ses méthodes de travail et de débattre de la satire à l’ère de l’instantanéité

Comment Chappatte travaille

«Quand je travaille sur un sujet, je me donne deux heures. Je vais prendre connaissance de l’actualité, lire des articles, chercher différentes pistes: je pense par images ou par jeux de mots. J’aboutis à 3 à 6 esquisses, que j’envoie à la rédaction du Temps, et leur demande de voter pour leur préférée. Cela me permet d’éliminer ce qui ne marche pas et donc de choisir le dessin qui sera publié. La corbeille à papier fait partie du job.»

Climat: la faute aux humains

Chappatte

«Ce dessin est l’un de mes préférés. Je voulais montrer le lien entre les bouleversements climatiques et l’activité humaine. J’ai passé deux heures à chercher des idées. Et sur la fin, alors que je n’arrivais rien, dans une certaine rage du désespoir, je me suis dit qu’il devait bien y avoir une image simple pour décrire le changement climatique. Puis est arrivé ce dessin. Cela pour vous dire que ce qui est simple est souvent très compliqué.»

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Sur la fin des dessins politiques au «New York Times»:

Le New York Times a été pris dans une vraie tempête après la publication d’un dessin signé de l’artiste portugais Antonio Moreira Antunes représentant le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, avec un corps de teckel en chien d’aveugle de Donald Trump.

Chappatte: «Je pense que l’auteur n’avait pas d’intention antisémite, il avait une intention politique. Mais c’est vrai que l’image me met un peu mal à l’aise.»

Lecteur: «Je trouve que cette image met en avant le mythe du juif qui domine le monde.»

Chappatte: «Ce que vous dites est important. Certains, comme vous, ont évoqué ce vieux cliché des juifs qui mènent le monde. Mais pour moi, cette comparaison ne tient pas, car il y a un vrai message politique. On y voit Trump, dont on sait très bien qu’il n’est pas un expert géopolitique influencé par Netanyahou.»

Lectrice: «Ce dessin montre comment il est très délicat de faire du dessin de presse. C’est vraiment quelque chose de très subtil. Je ne pense pas que ce dessin soit antisémite.»

Lecteur: «Ce qui m’interpelle, c’est surtout la réaction de l’éditeur.»

Chappatte: «Le dessin de presse, ce n’est pas l’art des échanges polis. Et la logique du New York Times, c’est: pour ne pas avoir de problèmes, on arrête les caricatures politiques. C’est un terrible signal. Les médias traditionnels, qui ont peur de perdre des lecteurs, ne sont pas équipés pour faire face à des crises amplifiées par les réseaux sociaux, des plateformes où tout est grossi. D’un côté, on a le monde de la curation, de la vérification, un processus professionnel et, de l’autre, le monde du tout-venant, de l’instantanéité sans filtre. Les réseaux sociaux, c’est aussi par ailleurs très souvent le monde de la colère. Et voir le média le plus puissant du monde reculer face à des réactions sur ces espaces est très grave. Quand on attaque le dessin de presse, c’est la liberté qu’on attaque.»

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