Avec le déséquilibre mondial, la fracture sociale et les banques à sec, il y a de quoi être énervé. Mais comment dire sa colère sans sombrer dans le cri primaire? Nouveau venu - ou presque - sur la scène romande, Philippe Soltermann répond à cette question en mêlant charge punk et autodérision dans Je-me-déconstruction. Grand monologue poétique qui, entre barbecue, moto et concert comico-rock, allume le plateau de l'Arsenic de sa transe. Puis le refroidit à coups de sexe triste et d'impuissance. Un vrai sens de la débâcle.

«Je ne suis pas colérique, je suis en colère.» Tout est dans la nuance. Et si la plume de Philippe Soltermann, Lausannois de 34 ans, s'emballe parfois, séduite par sa propre aisance, elle sait aussi griffer et saigner notre monde boursouflé. «Jouer avec ses démons peut être dangereux, mais les oublier peut être mortel.» Cette phrase revient souvent dans ce spectacle réquisitoire qui, du planétaire à l'intime, dresse la liste des dysfonctionnements. Tout le monde déguste, des riches aux pauvres, des fragiles aux puissants. Un côté punk, cette manière de crier son désenchantement.

C'est que tout est parti d'une claque. Celle que Philippe Soltermann a reçue lorsqu'il a vu à la télévision les cadavres gonflés d'eau de migrants africains dont l'embarcation de fortune avait fait naufrage. «Choqué, j'ai écrit en deux jours et une nuit blanche ce texte qui déborde des informations que je ne voulais pas garder. Elles ne devaient pas être digérées, mais exploser dans l'urgence.» Aux côtés de l'auteur sur le plateau de l'Arsenic, Annette Gatta et François Karlen livrent cette parole exutoire avec la précision du désespoir.

Mais l'humour et l'énergie joyeuse ne sont pas absents de cette salve acide.

A même la scène, on cuisine des merguez bio distribuées au public, petit clin d'œil au metteur en scène Rodrigo Garcia; un comédien déclame avec emphase un texte ironique sur la tristesse d'un théâtre vide (un théâtre sans public, c'est comme une vache sans «meuh»), et l'affaire se termine sur un concert rap-rock avec fumigènes, moto vrombissante et airs de gourou pour le chanteur défoncé. Soit un spectacle qui porte mal son nom, car Je-me-déconstruction maîtrise les ruptures et la narration.

«Je-me-déconstruction», jusqu'au 26 octobre, à l'Arsenic, à Lausanne. Loc. 021/625 11 36, http://www.theatre-arsenic.ch, 1h30.