«Raconter une histoire.» Xavier Phillips n'est pas né comédien. Mais presque. Sa vie, il l'a forgée au bras d'un violoncelle, dont il fait jaillir une sonorité prodigieusement chaude et pénétrante. Il aime le contact avec le public, se passionne pour ce paradoxe qui consiste à imprégner de sa personnalité une œuvre «sans pour autant se mettre en travers de la musique et de l'auditoire par une sensibilité exacerbée».

C'est la quête d'une vie. Et c'est peut-être pour cela que Xavier Phillips, 37 ans, n'est pas aussi célèbre que certains de ses confrères. Moins médiatisé qu'un Gautier Capuçon ou un Jean-Guihen Queyras, il possède au moins autant de cordes à son arc. Si ce n'est plus. Ce qui frappe dans le jeu de Xavier Phillips, c'est une puissance phénoménale. Cette puissance, il l'a conquise à la sueur de ses doigts et de sa pensée, bien sûr, mais surtout au contact d'une icône qui, du jour au lendemain, est devenue tangible.

Dans la vie de Xavier Phillips, il y a un avant et un après Rostropovitch. L'avant, c'est l'histoire de cet enfant précocement doué, guidé par les anges. Xavier Phillips est né à Paris dans une famille de musiciens. Un père pianiste et compositeur, une mère pianiste et pédagogue (elle enseigne encore, à plus de 70 ans): à son tour, le petit Xavier empoigne un instrument de musique. Mais pas un piano. Son frère Jean-Marc, de six ans son aîné, joue du violon. Lui s'éprend du violoncelle. Et ce sera une histoire d'amour, que viendront attiser plusieurs pédagogues: Jacqueline Heuclin, dame toute menue mais pleine de vivacité qui fut la répétitrice de Maurice Gendron, puis Philippe Muller, immense pédagogue qui forma des générations de violoncellistes au Conservatoire national supérieur de Paris. Les parents sont derrière (maman surtout), «ils m'ont inculqué une puissance de travail dès l'âge tendre».

Vient le tournant décisif. La rencontre tant attendue. Xavier Phillips a 19 ans. En l'espace de deux ans, il a décroché plusieurs prix internationaux. Son objectif est clair: devenir soliste. Le voici au Concours Rostropovitch à Paris. On imagine le stress à l'idée d'être jugé par son icône. «Je sentais la présence très stimulante de Rostropovitch dans le jury, mais à chaque fois que je passais une épreuve éliminatoire, je n'osais pas lever les yeux.» Au sortir de la répétition générale pour la finale, le jeune candidat est perdu dans ses pensées. Il évalue les défauts, rumine les progrès à faire, remonte l'escalier, quand il tombe nez à nez avec Rostropovitch, lequel lui fond dessus, l'embrasse sur les deux joues à la manière d'un cosaque: «Ah, toi, magnifique!» «J'étais abasourdi. L'icône venait de prendre corps, avant de disparaître dans les escaliers.»

Malgré un Troisième Prix, Xavier Phillips nouera de fortes relations avec le maître. Sous sa houlette, il peaufinera les grandes œuvres pour violoncelle, celles qui posent le plus de difficultés, la plupart du reste dédiées à Rostropovitch: les deux concertos de Chostakovitch, la Symphonie concertante de Prokofiev, la Symphonie pour violoncelle de Britten («une œuvre grandiose et très complexe»), Don Quichotte de Richard Strauss. Encore récemment, peu avant la mort de Rostropovitch, ils ont fait des tournées aux Etats-Unis: la Symphonie concertante de Prokofiev avec le Washington Symphony et le New York Philharmonic en 2003, les Variations Rococo de Tchaïkovski avec le Chicago Symphony en 2004.

Le son, la technique, la patte de «Slava». Mais aussi celle de David Oïstrakh, icône du violon russe que Xavier Phillips vénère. Autre époque. Dans les années 50 et 60, les monstres sacrés se comptaient sur les doigts des deux mains. Ils avaient le temps de mûrir leurs interprétations. «C'est fantastique de voir le travail d'une vie, le parcours d'un homme par rapport à une œuvre. C'est presque métaphysique.»

Xavier Phillips, dont le nom aux consonances britanniques ne saurait masquer ses origines corses et arméniennes, fuit le vedettariat glamour. «L'image ne m'intéresse pas tellement. On voit parfois des extravagances, des exagérations, des aberrations sur le plan de l'image, comme s'il convenait avant tout d'avoir une belle image pour avoir l'autorisation d'exprimer son sens artistique. C'est assez paradoxal quand on sait que la musique est une affaire de son, d'âme.» Son souci serait plutôt de s'inscrire dans la durée. Et non pas forger une personnalité «qui ferait le buzz».

Malgré un nombre restreint de disques (il est fier de son CD Kodály avec son frère violoniste), Xavier Phillips est très courtisé aux Etats-Unis et en Europe. C'est la quatrième fois que Marek Janowski fait appel à lui, cette fois-ci pour le 1er Concerto de Saint-Saëns et L'Elégie de Fauré. Son rêve serait de mettre son charisme - et son physique de marathonien, car il court - au service de la musique. «Une grande personnalité, c'est quelque chose qu'on ne peut pas décrypter, pister. Il doit y avoir une part d'universel dans la façon de dire la musique et de l'exprimer par la sonorité.»

Xavier Phillips et l'OSR. Victoria Hall, Genève, 20h. (Loc. 022/807 00 00 ou http://www.osr.ch)