Disparition

Charles Aznavour, le doute des mots d’amour

L’artiste décédé à 94 ans portait en lui le doute lié à son parcours d’enfant d’immigrés arméniens devenu une icône de la chanson française. «Le Temps» l’avait encore rencontré en mai 2015, et «L'Hebdo» en 1997 pour une grande interview. Hommage

Il nous avait reçu en fin d’après-midi. Le mois d’avril s’achevait, en cette année 2015 endeuillée par la tragédie du massacre de Charlie Hebdo. Charles Aznavour alignait encore, à 91 ans, les rendez-vous avec les journalistes dans un recoin du bar de l’Hôtel Raphaël, à deux pas de la place de l’Etoile. Ses lunettes noires ne le quittaient pas. Juste avant, dans un salon attenant, une séance photo s’était éternisée. Et voici que la Suisse s’était invitée d’emblée dans notre échange, avant même de parler ensemble de son ultime album, Encores: «Je vis dans le canton de Vaud, à Saint-Sulpice. C’est là que je me suis posé. J’aime regarder «ma» France de l’extérieur. Vous savez, je doute moins de moi-même en Suisse. Peut-être parce que je ne m’y prends pas les pieds dans mes racines, dans mes souvenirs, dans mes contradictions…»

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Charles Aznavour affectionnait les mots précis, les refrains ciselés pour dire l’amour et ses gestes, l’ambition, la nostalgie, la perte imparable des années et le naufrage d’un monde. Son tout dernier album, justement, rendait hommage aux humbles, au destin d’un paysan, à cette campagne française à laquelle ce Parisien de toujours, forgé sur les scènes de l’Olympia et de Bobino, témoignait un infini respect. Pas de populisme chez l’artiste Aznavour. Du populaire dans le sens «amoureux du peuple» pour celui qui, à l’état civil, naquit Varenagh Aznavourian, fils d’un couple de réfugiés arméniens apatrides, le 22 mai 1924 dans une clinique de la rue d’Assas, au cœur de la capitale française.

Un destin français inscrit, dès le départ, dans la géographie urbaine. La rue d’Assas longe, à Paris, les plus beaux quartiers et le jardin du Luxembourg. Tout en flirtant, du côté de Montparnasse, avec les anciennes rues bohèmes où débarquaient, jusque dans les années 1950, les jeunes Bretonnes souvent à la recherche d’un emploi dans les familles bourgeoises. Deux mondes. Deux faces de la vie parisienne. Un peu plus bas, rue de la Huchette, dans le Quartier latin, ses parents tenaient un petit restaurant arménien. Un café suivit après. Décor parfait pour celui qui, plus tard, chantera La bohème, Emmenez-moi ou Je m’voyais déjà.

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Dandy chanteur «de famille»

L’homme Aznavour adorait séduire. A l’Hôtel Raphaël, ce jour-là, le vieux monsieur toujours terriblement élégant, en chemise à carreaux, nous quitta soudainement pour saluer une jeune admiratrice venue solliciter un autographe. Son petit-fils, à ses côtés, n’eut guère de chance en voulant le retenir. Sourcil râleur de grand-père maussade. Lever immédiat du fauteuil confortable et baisemain aussitôt décoché à la dame. Séducteur, Aznavour le fut par la grâce des mots et par le timbre de sa voix, lui si pudique et fier: «On ne peut pas chanter sans séduire, nous avait-il lâché, alors que nous lui demandions d’évoquer ses souvenirs, cœur de cet ultime disque frappé au sceau de la mémoire. Je n’ai jamais su chanter sans aimer.» Tout en gardant toujours ouverte, comme dans Il faut savoir, la porte des échecs sentimentaux: «Il faut savoir quitter la table/Lorsque l’amour est desservi/Sans s’accrocher l’air pitoyable»…

Une carrière de 80 ans. Les plus grandes scènes internationales. Un titre de «chanteur de variété le plus important du XXIe siècle» décerné par la chaîne américaine CNN. Avec, toujours, ce doute existentiel rivé en lui. Syndrome de l’enfant d’immigrés qui combattit de toutes ses forces, toute sa vie, pour la reconnaissance du génocide arménien et le retour de son pays d’origine sur la scène internationale après l’éclatement de l’ex-URSS. Le doute, aussi, d’un esprit fâché contre une modernité synonyme d’abandon et de perte de repères, à l’égard d’une France toujours plus prompte à critiquer qu’à applaudir: «Le Français est un artiste solitaire, qui veut rester solitaire et se plaint d’être solitaire, expliquait-il en 1997 à notre confrère Antoine Duplan dans L’Hebdo. J’ai appris ça aux Etats-Unis, où je joue depuis 1948. Là-bas, les artistes venaient sans vous connaître, sans que vous soyez connu. S’ils avaient aimé votre performance, ils venaient en coulisses pour vous le dire. En France, ça ne se fait pas. J’ai pris cette habitude, qui surprend terriblement, d’aller féliciter ceux qui ont fait quelque chose que j’aime. C’est une pratique anglo-saxonne que je trouve très rafraîchissante et très agréable, un échange d’excellents procédés. Nous sommes tous d’une même famille. Il faut se conduire comme les gens d’une bonne famille qui s’entendent bien.»

Des liens qui se nouent et se dénouent

Le doute aznavourien se lisait dans ses textes. Le travesti de Comme ils disent fuit son propre personnage. Ses chansons disent les liens qui font et se défont. Les tabous sont, chez lui, transgressés dans une langue impeccable. «Je fais très attention aux traductions de mes chansons, poursuivait-il face à Antoine Duplan, lors d’un entretien réalisé à Montreux en 1997, pour sa participation au festival de jazz. Je travaille de manière rapprochée avec les traducteurs italiens, espagnols, anglais. La plupart du temps, les chansons traduites proposent un autre texte. Il est très difficile de trouver des auteurs qui veulent véritablement traduire. A mes débuts, j’avais refusé la traduction d’un grand auteur américain. Il s’est vexé. J’ai fait faire le texte par quelqu’un d’autre et on a eu Yesterday when I was young. C’est donc moi qui avais raison.»

Doute sur l’évolution de la France aussi. Lors de notre rencontre de 2015, le fantôme du terrorisme islamiste pesait de tout son poids sur Paris. Comment comprendre l’horreur implacable de l’extrémisme religieux quand on est, comme lui, un amoureux de la vie parti à la conquête de New York à 40 ans, poète de ce «temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître»? Comment défendre, lui, le fils de l’Arménie si chrétienne, l’intransigeante laïcité républicaine? «Je ne sais toujours pas si je suis Charlie, nous avait-il asséné, à propos de la tuerie survenue au siège de Charlie Hebdo. On a tué des gens formidables pour un dessin. Mais beaucoup, ensuite, sont aussi descendus dans les rues de Paris par snobisme, sans jamais avoir ouvert ce journal auparavant. Or, vous savez, je déteste le snobisme. Je n’aime pas cette manière de se montrer. Moi, je me montre en scène.»

Amour et amitié, récit d'une double vie

La double vie d’Aznavour était tout entière contenue dans son état civil. D’un côté l’Arménie, dont il devint à partir de 1995 ambassadeur auprès des Nations unies à Genève et dont il ne cessa jamais de défendre la cause. De l’autre la France, dont il était une voix emblématique, forgée aux côtés d’Edith Piaf qu’il servit comme chauffeur, homme à tout faire, parolier et confident. Avec la volonté ferme de dépasser ses deux modèles: Charles Trenet et Maurice Chevalier. En ajoutant, en bon crooner, l’émotion au divertissement. A la manière de celui à qui on le compara souvent: l’américain Frank Sinatra. «Du mal de son enfance, on ne guérit jamais» raconta-t-il au Temps.

Comme Sinatra, le registre d’Aznavour était celui des valeurs masculines, de l’amour-propre sans cesse revigoré, réinventé par la tendresse des femmes. L’amitié. L’amour. La passion. La scène était sa patrie, malgré sa petite taille, son absence de jeu de jambes, son goût des paroles avant le style. L’anti-Johnny Hallyday, dont le succès avec la vague yé-yé faillit tout emporter à la fin de ces années 1960 au gauchisme si oublieux de tout. La plume du conservateur-nostalgique Aznavour se met alors au service de «l’idole des jeunes» et donne Retiens la nuit puis, pour Sylvie Vartan,  La plus belle pour aller danser. Ses apparitions au cinéma, entamées quelques années plus tôt, prennent ensuite le relais.

Dans Un taxi pour Tobrouk, sorti en 1961, son mémorable personnage s’employait à survivre, à résister pour exister. Car la mort, toujours, a guetté cet Aznavour qui «s’y voyait déjà». Mort naturelle lorsqu’il manque de succomber, en 1960, à un très grave accident de voiture. Mort artistique lorsque la «nouvelle vague de la chanson et du cinéma» le relègue, dans les années 1970, au rang des gloires fanées. Syndrome de la disparition d’un peuple lorsqu’il découvre pour la première fois, en 1963, l’Arménie soviétique. A chaque fois, la mort est palpable, au détour d’un refrain. Son répertoire immortel semble vouloir toujours reculer l’échéance – nul doute que ses chansons seront jouées dans une dizaine de jours à Erevan, la capitale arménienne, lors du sommet de la francophonie: «Monsieur est mort, tout l’mond' s’en fout / C’est pas les vieux salauds qui manquent […] Mais à ces typ’s bourrés d’pognon / Y a des tas d’choses qu’on n’peut pas dire / Vaut mieux s’occuper d’ses oignons / Et s’apprendre à fair' des sourires / Il a pris son temps pour crever / Ça, c’était d' la chouette agonie…»

Une scène pour vie

Polyglotte des refrains, capable de chanter aussi bien en italien, en russe, en anglais ou en japonais, Charles Aznavour ne cherchait pas à incarner «la» France. Il défendait sans complexe «sa» France, ce pays où ses opinions penchaient tranquillement vers la droite, du côté de Jacques Chirac, puis de Sarkozy, dont il soutint officiellement la candidature à l’Elysée. L’entrepreneur ne fut jamais, chez lui, loin de l’interprète et du compositeur. Ses démêlés avec le fisc, dans les années 1980, motivèrent largement son exil sur les bords du Léman.

Au début des années 1970, la vente de sa collection de tableaux fit jaser. Les impôts français l’accablent et il le dit. Vexé. La gauche le prend en grippe. Qu’importe: pour Aznavour, la réussite doit être un rêve, pas un tabou. Ultime pied de nez de ce pourfendeur des moulins à vent que sont la réussite ou la célébrité, c’est aux Editions Don Quichotte que le chanteur avait publié son tout dernier livre de Mémoires: Retiens la vie. S’arrêter lui était impensable. Il devait encore se produire ces prochains mois à Bruxelles et repartir en tournée en province. «Le plus dur est de tenir», jetait-il d’un sourire aux artistes préfabriqués de la téléréalité. L’un de ses derniers plateaux de télévision remonte à novembre 2017: «On est comme on est, rigolait-il. Chaque récit de vie m’émeut: le rideau se lève, on entre en scène, un rêve s’éveille, le rideau tombe, un être s’évanouit. Entre ces deux événements, il y a une vie. Plus ou moins réussie…»


L'interview de 1997: «Le public m'a fêté tous les jours»

L'Hebdo avait rencontré Charles Aznavour en 1997, à l'occasion d'une soirée exceptionnelle au Festival de Montreux.

L'Hebdo : Vous fêtez cinquante ans de chanson avec une compilation de trente CD et une soirée hommage à Montreux.

Charles Aznavour: Oui, hé hé, c'est le temps des hommages. Mais les hommages arrivent toujours en fin de carrière. Ou alors on les fait trop tôt, au risque de se tromper. Pour moi, ça vient très tard. Comme j'ai été très contesté, il a fallu prendre une assurance totale sur mon existence. Dans ma vie, on m'a plutôt frappé que fêté. Cela n'avait pas une grande importance, parce que le public me fêtait tous les jours.

Ces hommages tardifs vous font-ils sourire?

Ça me fait plaisir. Il ne faut pas cracher dans la soupe. Ces hommages m'auraient bien plu quand j'avais 25 ou 30 ans. J'avais même lancé de petites phrases dans le genre: «Oh, je sais, on m'amènera la Légion d'honneur quand j'aurai 70 ans sur un coussin de velours»... Rouge, parce que c'est toujours beau le rouge. Eh bien, c'est ce qui s'est passé.

Le temps qui passe est un des thèmes dominants de vos chansons. Il passe vraiment. Est-ce que c'est une réalité qui vous inquiète?

Oui, le temps m'a toujours inquiété, parce que l'écriture prend du temps. Je ne fais pas partie de ces gens qui disent écrire une chanson en deux heures. Je ne l'ai jamais fait, je ne pourrai jamais le faire. Le temps qui passe pour un auteur est grave. Les journées n'ont que vingt-quatre heures et c'est ce que je regrette. Des journées de quarante-huit heures, voire plus, m'arrangeraient. Actuellement, j'ai trois comédies musicales en chantier. Une avec l'Opéra de Wallonie, une avec des Américains et une pour mon plaisir personnel. Je me mets au travail le matin à 7 h 30 et je ne lève la tête que pour déjeuner ou pour passer un moment devant la télévision, le soir avec ma femme.

On dit que vous avez écrit mille chansons...

On raconte n'importe quoi. J'ai fait le compte, je crois que j'en ai écrit à peu près 600.

Sur votre dernier disque, vous chantez «Plus bleu que tes yeux», une chanson du début des années 50, en duo avec... Edith Piaf. Comment s'est passé cet enregistrement?

Tout à fait simplement. Je crois qu'il arrive à tout le monde d'écouter la radio et de chanter avec le chanteur. J'ai fait la même chose à cette différence que j'ai trouvé un contre-chant, une manière de partager le travail entre Piaf et moi.

Qu'avez-vous ressenti alors?

C'était très émouvant... Piaf a une telle présence. C'est la raison pour laquelle elle tient dans l'imagination populaire. Et j'ai ressenti cette présence physique en enregistrant avec elle...

Vous a-t-on reproché de chanter avec une personne disparue depuis trente-quatre ans?

Je pensais que les médias contesteraient cette entreprise. Ils disent au contraire que s'il y en a un qui avait le droit de faire un tel duo, c'est moi. C'est vrai, j'ai chanté beaucoup en duo avec Piaf, quand nous partions en tournée. La première fois, c'était en Suisse en 1946. Nous chantions en duo, en trio. Piaf, Eddie Constantine et moi, Piaf, Micheline Dax et moi, Piaf, Pierre Roche et moi... On avait notre folklore. Piaf avait institué une tradition: quand on partait en tournée, on chantait des duos dans la voiture. J'ai donc l'habitude des duos avec Piaf. Cette chanson est un virtuel qui aurait pu exister.

Existe-t-il des documents filmés de cette époque?

Pas grand-chose. La Télévision française a fait une chose terrible: après quinze ans, on détruisait les documents. Ainsi les débuts de Piaf, comme ceux de beaucoup de chanteurs, n'existent pas. Sauf si ces gens, comme Chevalier ou Trenet, faisaient des films dans lesquels ils chantaient. Sinon, rien. On n'a rien de Fréhel, de Damia, et pourtant elles ont été filmées pour les Actualités françaises. Les Américains ont été plus intelligents pour conserver le patrimoine. D'ailleurs ils font des standards et nous pas encore. Pourquoi? Parce que les Américains sont fiers de leurs possessions culturelles et que les artistes reprennent régulièrement des chansons anciennes. En France, on commence à réagir contre cette espèce d'ego qui nous empêche de reprendre les chansons des autres. Julien Clerc et Johnny viennent d'enregistrer «L'hymne à l'amour», nous venons de faire un duo avec France Gall sur «La Mamma», Sylvie Vartan a chanté «Le soleil a rendez-vous avec la lune», Etienne Daho «Mon manège à moi». On commence seulement à se rendre compte qu'il faut sauvegarder le patrimoine.

Vous êtes un amoureux de la langue française. Pourtant, vous avez un succès phénoménal dans d'autres langues. Comment l'expliquez-vous?

Je fais très attention aux traductions de mes chansons. Je travaille de manière rapprochée avec les traducteurs italiens, espagnols, anglais. La plupart du temps, les chansons traduites proposent un autre texte. Il est très difficile de trouver des auteurs qui veulent véritablement traduire. A mes débuts, j'avais refusé la traduction d'un grand auteur américain. Il s'est vexé. J'ai fait faire le texte par quelqu'un d'autre et on a eu «Yesterday when I was young». C'est donc moi qui avais raison. J'ai fait sept albums en allemand, quinze en italien, douze en espagnol, dix-huit en anglais... J'avais besoin de l'anglais pour m'exporter. L'italien, je le fais par plaisir, parce que j'adore l'italien. Je ne chante pas en arménien, je ne suis pas un chanteur arménien. Après tout je suis un Français d'origine arménienne. Je ne suis pas un Arménien de France.

Reconnaissez-vous vos chansons dans une langue étrangère?

Oui. Elles ont un impact différent. Parfois même, je les trouve meilleures. Par exemple «Le Cabotin» en italien. Le mot «Istrione» est beaucoup plus joli, plus ronflant. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Et «She» («Tous les visages d'amour») est meilleure en anglais parce que la sonorité de la langue permet des choses que le français n'autorise pas. Quand c'est une chanson très profonde, très fouillée, le français prédomine. Quand c'est une chanson plus légère, on a un meilleur résultat avec les mots anglais.

Vous êtes réputé pour être rapide en studio...

Oui. Parce que ce qui compte dans un disque, c'est d'abord l'émotion. Si je recommence trente fois ma chanson, que je modifie sans cesse les arrangements, je crois qu'on perd quelque chose. Je parle pour moi. Je n'ai aucune raison de faire un disque parfait. Ce qui est important, c'est ce qui se dégage. Il n'y a pas un disque parfait de Piaf. Mais quelle importance? Je ne pense pas qu'on cherche la perfection dans un disque de Ray Charles.

Avant chaque concert, travaillez-vous avec vos musiciens?

Bien sûr. Nous répétons pendant deux heures, pour tester le son. Vous savez, je suis un homme inquiet avant le travail. J'ai le trac à l'écriture, à l'élaboration d'un projet, à l'orchestration. J'ai le trac tout le temps. Quand j'arrive en scène, on s'étonne: «Mais vous n'avez pas le trac!» Je ne vais quand même pas avoir le trac toute ma vie! Je connais des artistes qui, au contraire, n'ont pas le trac pendant la construction de leur travail et qui, arrivés sur scène, sont paniqués. Je préfère ma situation.

A Montreux, les artistes qui interpréteront vos chansons sont majoritairement anglo-saxons...

Il est plus facile d'avoir les Anglo-Saxons que les Français. Le Français est un artiste solitaire, qui veut rester solitaire et se plaint d'être solitaire. J'ai appris ça aux Etats-Unis, où je joue depuis 1948. Là-bas, les artistes venaient sans vous connaître, sans que vous soyez connu. S'ils avaient aimé votre performance, ils venaient en coulisses pour vous le dire. En France, ça ne se fait pas. J'ai pris cette habitude, qui surprend terriblement, d'aller féliciter ceux qui ont fait quelque chose que j'aime. C'est une pratique anglo-saxonne que je trouve très rafraîchissante et très agréable, un échange d'excellents procédés. Nous sommes tous d'une même famille. Il faut se conduire comme les gens d'une bonne famille qui s'entendent bien.

Quand on écoute votre dernier disque, on est surpris par la multiplicité des genres musicaux que vous abordez, flamenco, gospel, musique yiddish...

Nous avons eu de très grands compositeurs en France, mais nous n'avons jamais rien inventé en matière de musique. Le gospel, la bossa, le tango, le rock ne sont pas français. Les rythmes français, c'est la bourrée et la java, ça ne suffit pas. J'agrémente mes textes avec des musiques que j'aime. Et encore, je ne fais pas du rock, parce que ça ne m'irait pas, je ne crois pas que mon public l'accepterait. Mais je ne suis pas contre, au contraire! Je suis pour qu'on se serve de ce qu'il y a de bon ailleurs et que les autres se servent dans ce que nous avons de bon: le texte.

Aujourd'hui, une chanson peut-elle encore faire scandale comme «Après l'amour» l'avait fait à sa création?

Non. Malheureusement. En revanche, on peut trouver de nouvelles manières d'écrire une chanson. Par exemple, «Les images de la vie» sont faites de brèves de comptoir. Ça n'avait encore jamais été fait. Chaque fois qu'on peut trouver quelque chose qui peut apporter de l'eau au moulin de la chanson, il faut le faire.

Dans «Un homme et ses chansons», vous publiez les textes de vos chansons. Peuvent-ils se passer de la musique?

Ah oui. Il y a des comédiens, comme Francis Huster, qui passent des auditions en les disant. Ce qui prouve que mes chansons peuvent être chantées et dites. J'ai toujours voulu qu'elles soient récitables.

Vous les connaissez toutes par cœur?

Non! Pas du tout. J'aurais du mal à m'en souvenir.

Comment voyez-vous l'évolution du métier de chanteur depuis vos débuts?

L'artisanat n'existe pour ainsi dire plus. C'est devenu une industrie. Un jeune chanteur qui débute aujourd'hui va tout de suite avoir un avocat, et se mettre à son compte.

Trouvez-vous que la chanson se porte bien actuellement?

Oui. Elle se porte mieux depuis une dizaine d'années. Elle a repris du poil de la bête. D'abord parce qu'il y a des jeunes, qui sont maintenant moins jeunes, bien placés: Le Forestier, Renaud, Souchon, Voulzy, Cabrel... Ils ont pris la place que nous avions à une certaine époque. Nous sommes passés dans la catégorie des dinosaures. On fera bientôt un film sur nous... un grand film catastrophe! Et puis, il y a une autre génération qui arrive, avec des Kent, des Fersen... Je ne sais pas ce que ça va donner. Ils sont bons aujourd'hui, est-ce qu'ils vont avoir la même longévité? Il faut avant tout leur exprimer une confiance. Ce qui a changé aussi, c'est la diversité de l'offre musicale. Autrefois, il y avait les Américains, les Français et les Italiens. Un ou deux Sud-Américains, surtout dans les orchestres. Et puis, tout d'un coup, vous avez les Egyptiens, les Libanais, les Algériens, différents pays d'Afrique, l'Amérique, l'Angleterre, les Belges, les Suisses - il n'y en avait pas beaucoup à part Gilles et Pierre Dudan... Tout ce métissage, c'est bien. Et ces trucs un peu gitans... J'aime bien les Gitans. J'ai une passion pour le peuple gitan. Avec tout ce que cela comporte, certains groupes sont moins acceptés que d'autres. Mais comme je le dis souvent, nos Gitans à nous sont formidables!

Propos recueillis par Antoine Duplan

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