Un passeport culturel pour les élèves genevois. Un vrai ministre de la culture à l'échelle du canton. Le Genevois Charles Beer veut imprimer sa griffe dans le domaine culturel. Le magistrat en charge de l'Instruction publique est d'autant plus combatif que, il y a deux ans, ses collègues du Conseil d'Etat envisageaient de transférer les charges culturelles aux communes et à la Ville en particulier. Le socialiste protestait: c'est lui qui, pour le canton, a la haute main sur les affaires culturelles (en Ville de Genève, c'est l'écologiste Patrice Mugny).

La perspective d'un désengagement de l'Etat indignait les milieux culturels, qui se fédéraient au sein du RAAC (rassemblement des artistes et des acteurs de la culture). Et mettaient sur pied un forum en trois actes, histoire de trouver des solutions aux problèmes du secteur. Ce samedi au Grütli, le forum propose dès 9h30 sa deuxième session. Professionnels et édiles devraient rivaliser de créativité. Charles Beer interviendra en fin de journée.

Le Temps: Il y a deux ans, la culture semblait devoir vous échapper. Aujourd'hui, c'est l'une de vos priorités. Qu'est-ce qui a changé?

Charles Beer: Le transfert des charges culturelles annoncé, soutenu par plusieurs gouvernements municipaux, dont celui de la Ville de Genève, et le Conseil d'Etat, n'a pas eu lieu. Il n'est plus d'actualité. Nous avons trouvé d'autres accords avec les communes. Les acteurs culturels sortent ainsi renforcés d'une période turbulente. Mieux, la culture est redevenue un sujet de débat, dans les milieux concernés à travers les forums organisés par le RAAC, et au Grand Conseil.

- C'est votre victoire?

- J'avais dit que je ne soutiendrais pas ce transfert des charges. Mais je ne me suis jamais senti seul: les acteurs culturels étaient du côté du maintien de l'intervention de l'Etat et nombre de parlementaires étaient de mon avis. Je crois que nous sommes à l'aube d'un renforcement de l'Etat dans la politique culturelle. Il devra jouer son rôle, même si celui-ci doit être redéfini.

- Dans l'immédiat, comment cette ambition culturelle va-t-elle se concrétiser?

- Le service cantonal de la culture va collaborer intensément avec les écoles. Nous développons un parcours culturel de l'élève, à travers un «passeport» qui doit permettre à chacun de faire, tout au long de sa scolarité, un certain nombre de démarches culturelles. Au minimum, trois par an! Il s'agit de doter tous les établissements et les élèves d'une égalité de traitement qui n'existe pas aujourd'hui. Notre ambition est de former les élèves en tant que public et de leur permettre de participer activement à la vie culturelle, voire de développer un parcours d'artiste.

- Ce programme implique davantage de moyens. Renforcerez-vous le service cantonal de la culture, qui compte dix personnes?

- Mais non! Je voudrais souligner que les subventions de la culture au niveau de l'Etat vont d'abord aux acteurs du terrain. Le fonctionnement du service ne représente que 3% de l'enveloppe culturelle de 58 millions. Il ne s'agit pas pour l'heure de trouver de nouveaux moyens, mais de mieux utiliser ceux qui existent pour la culture au niveau des écoles.

- L'Etat n'a pas de discours en matière de culture, disent certains. Comment sortir de ce flou?

- Cela dépendra des propositions du forum du RAAC et des débats parlementaires qui suivront. A travers ces contributions essentielles, on doit pouvoir faire émerger, en reconnaissant l'action des communes et de la Ville de Genève, un véritable département de la culture au niveau cantonal. C'est-à-dire une action revendiquée et assumée comme telle.

- C'est une petite révolution...

- Je milite pour ça. Je ne remets pas en cause la primauté des communes en matière culturelle. Mais il n'est pas pensable que l'Etat reste uniquement subsidiaire et dans l'ombre, qu'il se contente de colmater les brèches. Nous devons avoir une politique culturelle lisible.

- Vous avez lancé l'idée en février, lors de la première session du Forum, d'un Conseil de la Culture. Quel serait son rôle?

- Instituer un espace de dialogue. L'enjeu, c'est de savoir comment le canton, la Ville et les grandes communes urbaines peuvent dialoguer avec les milieux culturels de façon permanente et structurelle autour de grands projets. Les acteurs culturels méritent d'être impliqués dans ce dialogue. Autour de cette table devrait aussi figurer la Loterie romande, parce qu'on ne peut pas avoir dans le canton des politiques de soutien qui s'ignorent. Les principaux bailleurs de fonds doivent avoir un échange important, entre eux et avec les milieux concernés.

- Si vous deviez citer un chantier particulièrement exemplaire?

- Un projet important a trait au cinéma. Et c'est d'autant plus remarquable que la réflexion est venue de la profession. Celle-ci ne veut plus d'un saupoudrage aux conséquences dramatiques. Si les énergies ne sont pas mises en commun, c'est tout le cinéma suisse qui est menacé de marginalisation. C'est sur la base de ce constat qu'est né le projet d'une fondation du cinéma romand. Genève entend y jouer un rôle moteur, forte d'un atout: la Ville et le canton sont d'accord sur la nécessité de travailler ensemble. Cette fondation dotée de 10 millions pourrait voir le jour en 2010.

- Vos grandes émotions artistiques récentes?

- J'ai une passion pour les arts plastiques: j'ai aimé la rétrospective que le Mamco a consacrée à John Armleder. Au Festival de Locarno, j'ai été marqué par La Forteresse, de Fernand Melgar. Ce que j'ai admiré, c'est qu'il puisse toucher aussi bien des militants des droits de l'homme que la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf. C'est ce qu'on attend de l'art.