Interview

Charles Bonnet: «Sans histoire, on n'a pas d'identité»

Le grand archéologue genevois fouille le Soudan depuis plus de cinquante ans. Lui et son équipe viennent d'y mettre au jour une nouvelle ville, dont l'architecture étonnante montre qu'elle fait le lien entre le monde méditerranéen et l'Afrique noire

Depuis cinquante-et-un ans, Charles Bonnet creuse le Soudan pour rendre à cette région ce qui lui est dû: une histoire. C’est à lui qu’on doit la résurrection du royaume de Nubie: ses travaux sur le site de l’ancienne capitale, Kerma, ont culminé avec la découverte, en 2003, de sept statues monumentales des pharaons noirs qui régnèrent entre 750 et 650 av. J.-C. sur l’Egypte voisine.

Très récemment, au début de cette année, lui et son équipe ont pu communiquer une nouvelle découverte majeure: au nord de Kerma se trouvait une autre ville, sur le site de Doukki Gel. Des monuments en brique crue de plus de 50 mètres de diamètre, 1400 colonnes et des fortifications remarquables. Une cité impressionnante, dont les ruines laissent deviner le souvenir de bâtiments construits sur des plans circulaire ou ovale - une configuration inédite, d'inspiration pleinement africaine, et qui laisse entendre que ces vestiges font la liaison historique entre le monde méditerranéen et le continent noir. 

Professeur honoraire de l'Université de Genève, ancien archéologue cantonal genevois (de 1980 à 1998, on lui doit entre autres la campagne de fouilles de la cathédrale Saint-Pierre), Charles Bonnet a débuté sa carrière professionnelle comme vigneron, sur le domaine familial. Il reçoit Le Temps à son domicile de Satigny, à quelques mètres des ceps.

Qu'est-ce que ces découvertes apportent de neuf ?

Il faut avouer que mis à part ce que quelques sources d'époque égyptienne nous disaient, on ne savait à peu près rien de l'histoire de cette région : il n'y a eu presque aucune fouille, pas de grands projets de recherche – par une forme de désintérêt scientifique, et peut-être aussi parce que le climat politique d'aujourd'hui ne s'y prête guère. Mais on avait tout de même senti que cette partie du monde avait une histoire - même si elle n'était pas écrite depuis ses débuts. On en connait bien les deux derniers siècles, entre autres par les recherches ethnographiques, mais ce qu'a fait notre équipe, c'est de remonter en tout cas jusqu'à 1500, voire 2500, av. J-C, aux racines de ces populations.

Historiquement, la recherche, en histoire ancienne et en archéologie, s'est toujours orientée vers le bassin méditerranéen, pas vers l'Afrique : mais mon rêve, c'était justement d'essayer de comprendre ce continent. De dessiner les débuts de son histoire, ce coup de baguette magique qui fait que, tout à coup, quelque chose s'organise.

En étudiant cette région de la Nubie, et plus particulièrement Kerma, je me suis aperçu qu'on était dans une zone intermédiaire, entre, d'une part, le monde méditerranéen et l'Egypte et, d'autre part, l'Afrique noire. Et puis j'ai eu la chance, il y a huit ans, de retrouver cette nouvelle ville, à Doukki Gel. On s'est alors rendu compte qu'il y avait là une architecture folle – circulaire, ovale, avec des contreforts, etc – et purement africaine. C'était un tout autre type de constructions que celles, rectangulaires, nubiennes et fortement influencées par l'Egypte, que l'on avait trouvées à Kerma.

Sait-on qui habitait à Doukki Gel?

Cette année, nous avons commencé à découvrir des éléments de cette nouvelle ville : on s'est rendu compte qu'elle avait été construite et occupée par des populations qui venaient du Sud - et parfois de très loin, jusqu'à 1500 kilomètres en direction de la bande sahélienne, de Khartoum et de la Mer rouge. Ces gens sont probablement venus là en raison de la pression de l'Egypte, qui voulait s'assurer le contrôle de toutes les voies commerciales (celles de l'or, de l'ivoire, du bois d'ébène, des parfums, etc) et poussait ses armées, en tout cas depuis la période de l'Ancien Empire, vers le Sud – là où les rois de Kerma avaient fondé un Etat qui tentait de leur tenir tête, tout en conservant néanmoins des relations économiques avec le Nord. Mais à Doukki Gel, nous avons trouvé une ville bardée de fortifications énormes : c'est clairement une cité de populations qui résistent. Notre chance, comme archéologues, c'est d'avoir trouvé Kerma, la capitale d'un complexe Etat-tampon, et cet apport du Sud – à Doukki Gel -, qui indique que les royaumes de la bande sahélienne envoyaient des troupes pour bloquer l'arrivée des Egyptiens.

Ce qui change pas mal de choses quant au statut que l'on peut attribuer à ces peuples du Sud...
Jusqu'à maintenant, cette région était considérée comme complètement barbare – mes collègues d'ici l'ont d'ailleurs longtemps pensé... Ce que nos découvertes montrent, c'est qu'il y a là une histoire, des peuples qui bâtissent des villes, qui ont des armées, qui passent des accords, etc.
Quand on n'a pas d'histoire, on n'a pas d'identité. Le travail de l'archéologue, c'est donc, aussi, de donner cette identité à un peuple, de l'aider à connaître son évolution ; c'est comprendre les gens du passé pour mieux comprendre ceux d'aujourd'hui.

Vous en est-on reconnaissant?

Au Soudan, nous avons un gouvernement islamique, mais pas extrémiste. Son président, Omar el-Béchir, est venu en 2008 inaugurer le Musée archéologique que nous avons ouvert à Kerma. On a discuté à cette occasion, et il m'a posé la question suivante : « M. Bonnet, ce que vous étudiez, c'est avant l'Islam, non ? C'est embêtant, parce que l'Islam, c'est important... » Puis il m'a demandé s'il y avait eu une « préparation à l'Islam ». Je lui ai répondu que oui, que l'Islam n'était pas tombé du ciel, que c'était une longue histoire, une longue éducation, aussi. Il m'a alors répondu : « C'est quand même bien. Continuez à fouiller. » Bref, dans le cas du Soudan, nous allons au delà des découvertes scientifiques : c'est vraiment une identité que l'on apporte.

Comment s'y prend-on pour écrire le récit historique de cette région?

Une des problématiques de base de l'archéologie contemporaine est la suivante : si l'on fait ce métier pour produire une étude scientifique pure et dure, et que l'on s'isole des vivants, on prend des risques. Sans comprendre les hommes d'aujourd'hui, on a beaucoup de peine à comprendre ceux du passé. Il faut une relation permanente entre ce passé et le présent.

Au Soudan, je fais ce que j'appelle – je me moque un peu de moi en le disant comme ça – une forme de contre-histoire. Mais je vis dans un autre monde, l'espace africain, et cet autre monde essaye de créer sa propre histoire, dans une zone où il n'y en a pas - tout du moins selon nos préceptes européens, qui disent qu'il n'y a pas d'histoire s'il n'y a pas de texte. Moi, justement, je n'ai pas de textes : je pratique un métier totalement différent, qui n'est pas lié à l'écrit, ou de manière indirecte. L'archéologie apporte une image du passé qui est différente de celle qui est donnée par l'écrit.

Vous fouillez au Soudan depuis une bonne cinquantaine d'années. Une campagne comme celle qui a permis de mettre au jour le site de Doukki Gel mobilise une centaine de personnes pendant des années, tous corps de métiers confondus, et des budgets conséquents. Comment expliquer cette longévité, somme toute assez rare dans le domaine?

Nous sommes une mission internationale : suisse, française, et soudanaise. Nous avons aussi récemment travaillé avec des chercheurs polonais, des spécialistes en géomagnétisme qui nous ont permis de dessiner les contours de la ville de Doukki Gel. En général, ce genre de projets – qu'ils soient financés sur des fonds privés ou publics, par le FNS ou le CNRS – sont censés s'étendre sur trois ou quatre ans. Quand tout va bien, c'est sur huit ans. Cinquante ans, ce n'est pas tout à fait la même chose : tout cela est extrêmement compliqué à mettre en place. Sans compter les problèmes humains : une fouille archéologique, c'est une centaine de personnes qui vivent les uns sur les autres, qui peuvent avoir plus ou moins d'affinités, qui peuvent être en concurrence scientifique. Sans compter, non plus, les phénomènes de concurrence nationale : côté français par exemple, nos budgets sont octroyés par les Affaires étrangères, ce qui implique qu'ils sont concernés par une foule d'implications politiques.

Et puis, il faut aussi savoir prendre en considération le pays qui vous invite à fouiller : par le passé, les gens qui arrivaient sur un site de fouille exotique se sentaient comme des conquérants, ils embarquaient les plus beaux objets en repartant. Ça a heureusement évolué : aujourd'hui, l'Unesco interdit d'emporter les objets qu'on a découverts.

Il arrive aussi que vous vous heurtiez à des propriétaires – privés – de terrains sur lesquels vous pourriez fouiller...

On ne peut pas transformer un pays en musée. Mais si on réfléchit un peu plus sérieusement qu'en termes de coûts et de rentabilité, on peut faire accéder le public au sentiment de la valeur d'un patrimoine. Au Soudan, c'est spécialement difficile : beaucoup de nationaux sont expatriés – en Arabie Saoudite ou au Qatar principalement - et font de l'argent là-bas, qu'ils renvoient ensuite au pays en disant à leur famille d'acheter des terrains, ce qui mange peu à peu les zones archéologiques.

Par exemple, une partie de la ville de Doukki Gel que nous tentons de mettre au jour se trouve hors du terrain de fouilles officiel. Après des discussions phénoménales avec le propriétaire, j'ai pu obtenir, en échange du paiement d'une redevance, qu'on puisse encore travailler sur cette surface pendant une année. J'essaye maintenant de convaincre mes responsables qu'il faudrait acheter cette parcelle – parce que les origines du Soudan s'y trouvent ; pour ce pays, c'est de l'or ! Mais je n'y suis pas arrivé pour le moment...

Au final, que retenez-vous de votre vie en Nubie?

Au contact du Soudan, j'ai peut-être appris à pratiquer une philosophie de la disponibilité. Elle m'a été enseignée par des gens qui étaient de la tradition des Bédouins, du désert, tradition selon laquelle il faut tout donner : ces hommes et ces femmes savent très bien qu'il y a si peu de choses à offrir dans le coin que, si un visiteur arrive et qu'on ne lui donne pas le minimum – l'eau, par exemple –, on lui fera courir de grands risques. Il y a là-bas une véritable hospitalité, qui m'a beaucoup apporté à titre personnel.

Et puis, c'est tout de même merveilleux d'arriver à mon âge, et de voir un rêve s'accomplir. Je ne dirais pas que l'archéologie est un rêve, mais j'ai passé cinquante ans de ma vie à essayer de comprendre ce continent, et tout à coup, depuis quelques années, je commence à pouvoir faire la liaison entre le monde méditerranéen - notre monde - et, au travers de l'Egypte et de la Nubie, l'Afrique noire. Ça, c'est un cadeau du ciel. Et tout cela est en liaison avec des temples circulaires, des monuments énormes, 1400 colonnes, et pas mal de choses inconnues. C'est tout de même incroyable que, dans le monde actuel, après des centaines de milliers d'archéologues qui ont fait des trous partout, on ait encore la possibilité de découvrir ce passage entre notre monde et l'Afrique.

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