Le livre de mes quinze ans (5/6)

Charles Bonnet: «Julien Sorel ne peut qu’inspirer un adolescent»

De Stendhal à Ruffin en passant par Kafka, l’archéologue genevois revient sur ses souvenirs de lecture

Cela fait plus de cinq décennies que Charles Bonnet travaille inlassablement sur les traces de notre histoire. Professeur honoraire de l’Université de Genève, ancien archéologue cantonal genevois (de 1980 à 1998, on lui doit entre autres la campagne de fouilles de la cathédrale Saint-Pierre), c’est au Soudan que sa carrière culminera. En effet, on doit à Charles Bonnet la mise au jour du passé enfoui du royaume de Nubie: ses travaux sur le site de l’ancienne capitale, Kerma, ont connu plusieurs sommets, entre autres avec la découverte, en 2003, de sept statues monumentales des pharaons noirs qui régnèrent entre 750 et 650 av. J.-C. sur l’Egypte voisine, puis en 2016 d’une autre ville, encore inconnue. Une cité impressionnante et d’une configuration totalement inédite, d’inspiration pleinement africaine, ce qui laisse entendre que ces vestiges dessinent une liaison historique entre le monde méditerranéen et le continent noir. Charles Bonnet déchiffre l’histoire entre les strates du sous-sol; mais quel est son propre passé de lecteur? Entretien.

Le Temps: Que lisiez-vous adolescent?

Charles Bonnet: Comme j’ai plus de 80 ans, ça remonte tout de même à quelques années… Mais je me souviens que Le Rouge et le noir m’avait beaucoup marqué. Le dynamisme de Julien Sorel m’inspirait, c’était important à l’âge que j’avais alors.

Comment avez-vous découvert Stendhal?

C’était pendant la guerre. Mon oncle et ma tante dirigeaient la librairie Bottinelli, à Crans-Montana, et j’y étais souvent en vacances. Mon oncle était peintre, ma tante écrivait divinement bien, elle collaborait d’ailleurs au Figaro – même si elle n’en partageait pas les idées. Dans cette librairie, ils ont tous les deux accueilli plusieurs écrivains durant cette période: j’ai entre autres eu la chance d’y croiser Camus. J’étais jeune, certes, mais cette rencontre m’a vraiment marqué. Il y avait à cette époque, à Crans-Montana et dans la librairie en particulier, une atmosphère, une ambiance générale qui ont indéniablement contribué à me former…

En parlant de formation, y a-t-il un livre qui vous a particulièrement incité à prendre le chemin de l’histoire et de l’archéologie?

J’ai été beaucoup impressionné par l’œuvre de Samivel (alias Paul Gayet-Tancrède, 1907-1992, ndlr). C’était un auteur et un artiste qui était avant tout passionné par la montagne, mais il a également publié un livre, Trésor de l’Egypte, dans lequel on trouvait entre autres de magnifiques représentations du temple d’Abou Simbel. A l’époque, j’avais adoré cet ouvrage – et je me dis qu’il a pu influencer mes choix futurs. Je me rappelle d’ailleurs qu’une fois que j’étais en Provence avec un autre de mes oncles, nous étions passés devant la maison de Samivel. Il était là, et nous avions pu un peu discuter avec lui.

Êtes-vous un lecteur vorace?

C’est toujours une question de temps. Je fais tout mon possible pour me tenir au courant de l’actualité scientifique de mon domaine – et quand vous vous rendez compte que, pour s’en tenir aux études portant sur la période romaine, il sort entre 2000 et 3000 références par an en France, vous voyez le temps qui se rétrécit. Cela dit, quand je prends un bouquin, je m’y investis totalement – c’est extrêmement difficile pour moi de m’en extirper. Je peux dès lors devenir très désagréable pour mon entourage…

Parmi vos amours littéraires de jeunesse, vous citez Stendhal, Zola, mais aussi Kafka. Pourquoi Kafka?

Parce qu’il décrivait un monde virtuel étonnant… qui est par certains aspects devenu aujourd’hui le monde réel. Notre univers est peut-être un peu moins sombre que celui que Kafka imaginait, mais il est à coup sûr plus compliqué.

Et quels sont vos coups de cœur récents?

J’aime beaucoup les livres de Jean-Christophe Ruffin. Parce que ce sont les textes d’un homme de terrain, qui a beaucoup vécu. Par le biais de son travail pour des ONG, puis comme diplomate, il a pu se rendre compte (comme j’ai pu le faire au Soudan) de la manière dont on peut cultiver un rapport différent avec ces pays. Cela fait écho à ce que je fais. Et puis, je dois bien reconnaître qu’il a un talent littéraire incroyable, il extrait le maximum de son expérience – et ses descriptions sont proprement somptueuses.

Dans quelles langues, à part le français, lisez-vous?

Je lis sans problème l’espagnol, l’italien (parce que j’ai mené en son temps une campagne de fouilles assez longue dans le Val d'Aoste), et l’anglais, forcément – j’ai d’ailleurs encore récemment donné une conférence à Harvard. J’avoue que j’ai davantage de peine avec l’allemand – mais je me débrouille. Cela vient peut-être du fait que, comme tous les mauvais garçons de mon époque, j’ai été envoyé en Suisse allemande par mes parents. Pour ma part, c’était dans le canton de Berne, où on ne m’a jamais dit un seul mot en hochdeutsch

Et pour les langues anciennes?

J’ai de bonnes notions de latin. Mais je ne peux pas me considérer comme un latiniste au sens strict du terme. Dans le temps, connaître le latin et posséder des éléments de grec faisait partie de la bonne éducation. Aujourd’hui, ces deux notions sont devenues des spécialités: un archéologue ne peut plus être en même temps un philologue.


A (re)voir: quelques souvenirs de Charles Bonnet.

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