Critique: «Scrooge et les fantômes» au Petit Théâtre de Lausanne

Charles Dickens, éternel Père Noël

Sur la scène du Petit Théâtre à Lausanne, nul sapin, pas le moindre fumet de dinde rôtie qui excite les papilles, et surtout, pas de joujoux par milliers. Pourtant, Noël est dans tous les esprits. Sauf dans celui d’un vieil industriel qui a banni de sa vie tout commerce (désintéressé) avec ses congénères. Bourru, brutal, Ebenezer Scrooge est cet usurier né sous la plume de Charles Dickens en 1843. Protagoniste principal de son plus célèbre conte, A Christmas Carol, il est promu directeur d’usine dans l’adaptation énergique et onirique présentée ces jours par Laurence Iseli et David Deppierraz.

La charge contre le culte de la rentabilité, qui broie les plus faibles, n’a certes pas vieilli. Dans le décor froid et sombre de l’usine où Scrooge cajole ses liasses de billets (Vincent Aubert glousse et bougonne à merveille), les employés tremblent. L’exploitation est à l’œuvre et la peur de perdre son gagne-pain, omniprésente.

Mais le spectacle ne se résume pas à une transposition contemporaine du conte. Il conduit à s’interroger sur l’essence même du bonheur. Malgré lui, le vieux grippe-sou devra faire un examen de conscience au terme duquel il réalisera qu’il court à sa perte.

La magie de Noël, ici, opère à grandes enjambées à travers le temps. Après avoir congédié son neveu venu l’inviter à un souper en famille (Frank Semelet, sincère et chaleureux), Scrooge est hanté par des esprits qui le malmènent. Les rouages d’un engrenage, posés sur le sol, entament leur ronde, entraînant dans leur mouvement les parois mobiles du décor. L’image est belle et l’artifice tient de la baguette magique: en un tournemain, Scrooge plonge dans une autre dimension, balisée par des projections vidéo qui donnent du souffle à cette épopée intérieure.

Il y a ce Noël d’antan, où le jeune crève-la-faim est pris sous l’aile d’un patron qui ira jusqu’à lui donner la main de sa fille et à lui léguer ses usines. Le mythe du self-made-man en prend un coup.

Il y a aussi ce Noël d’aujour­d’hui, où Scrooge réalise que son comptable sous-payé ne peut offrir à son fils le traitement qui pourrait le sauver. Et enfin, ce Noël à venir, le plus terrifiant, où le misanthrope assiste à ses propres funérailles. Il se récrie, il supplie, il quémande une seconde chance. La scène s’étire, elle est trop théâtrale. Heureusement, la joie de retrouver les vivants, elle, sonne juste. Vincent Aubert exulte comme un enfant!

Le sapin, le festin, les étrennes peuvent attendre. La métamorphose de Scrooge est notre cadeau. Charles Dickens est un bon Père Noël.

«Scrooge et les fantômes». Le Petit Théâtre, Lausanne. Jusqu’au 31 décembre. Dès 7 ans. 1 h. (021 323 62 13, www.lepetittheatre.ch)