Né à Ecublens, près de Lausanne, longtemps actif à Montréal, Charles Dutoit se targue d’avoir mis les pieds dans les 196 nations du globe. Sa curiosité, sa fascination pour la géopolitique, sa facilité de contact – c’est un charmeur – lui valent de ne jamais rester sur place. Ce citoyen du monde n’a pas de domicile fixe. A l’heure actuelle, il n’a que deux orchestres sous son aile (le Philadelphia Orchestra et le Royal Philharmonic Orchestra de Londres), mais longtemps ce fut quatre – Montréal, Tokyo, Philadelphie et Paris.

A 72 ans, le chef lausannois a accepté de succéder à James Levine comme chef principal du Verbier Festival Orchestra. Après une Symphonie alpestre de toute beauté, il se mesure dimanche à la Turangalîla-Symphonie de ­Messiaen. Son chic dissimule un grand professionnalisme. «C’est un mec hypersérieux et hypercalme qui fait le travail de base quand il faut le faire», résume cette violoniste. Le temps d’évoquer son dernier périple à Cuba, ébloui par les Buick et les vieilles autos, Charles Dutoit répond du tac au tac.

Samedi Culturel: Pourquoi avez-vous accepté de devenir le chef principal du Verbier Festival Orchestra?

Charles Dutoit: Outre le plaisir que j’ai à diriger des jeunes musiciens, je me sens porteur d’une tradition. J’ai connu une génération de chefs humanistes, comme Bruno Walter, Furtwängler et Ansermet, qui avaient une vision universelle de la musique.

Est-il important de posséder des connaissances qui dépassent la seule musique?

C’est fondamental. L’art a toujours été tributaire des lieux et du contexte économique et politique où il a essaimé. Aujourd’hui, la société de l’information n’incite pas à se cultiver. Il suffit de cliquer sur Google ou d’écouter un CD quand on rencontre un problème. Jeune chef, j’écoutais peu de disques. Il fallait travailler dans le sombre, la noirceur.

Dans quel état avez-vous trouvé l’orchestre quand vous êtes arrivé à Verbier?

Je l’ai trouvé très bien préparé. Le principe est d’inviter des tuteurs du Metropolitan Orchestra de New York qui font travailler l’orchestre par groupes d’instruments. Le pupitre des cuivres, par exemple, est splendide. Ce sont pour la plupart des Américains. Or les écoles de cuivres américaines sont supérieures à celles du reste du monde.

Quel travail faites-vous quand vous arrivez à ce stade-là des répétitions?

J’insiste sur l’équilibre des voix, la culture du son et toute la construction musicale. Une symphonie est une sorte d’architecture. Il faut savoir d’où l’on part et où l’on va, où se trouve le point le plus élevé d’un mouvement, comment conduire un phrasé, comment construire une pièce au-delà du solfège élémentaire.

Comment jugez-vous le niveau des musiciens d’orchestre par rapport à votre génération?

Bien supérieur. Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement mieux armés. Jouer Le Sacre du printemps de Stravinski n’est plus un obstacle: c’est même du gâteau. A la création du Sacre, en 1913, c’est à peine si les grands orchestres pouvaient déchiffrer la partition…

Vous avez toujours voulu devenir chef?

J’ai d’abord eu envie de jouer un instrument à cuivre. J’avais 10 ans, j’étais au Collège scientifique à Lausanne, mais mon père n’aimait pas cette idée. Il m’a mis au violon et à l’alto. J’ai pu gagner tôt ma vie en cachetonnant dans des orchestres. J’ai connu le métier de musicien d’orchestre de l’intérieur; mais ce qui m’a toujours fasciné, c’est l’idée globale du chef d’orchestre.

Ernest Ansermet a été un modèle pour vous?

J’ai eu la chance de suivre son travail pendant trois ans en répétition. Il m’invitait souvent à aller chez lui à la rue Bellot, à Genève, après le déjeuner. Il répondait à mes questions, prenait le temps d’étudier avec moi une partition qu’il annotait au crayon. Il ne m’a jamais donné de cours: c’était plutôt un mentor.

Vous avez aussi connu Karajan…

Karajan était un homme de la Forêt-Noire. C’était le vrai romantique allemand, pas un homme de synthèse. J’ai joué dans son orchestre au Festival de Lucerne. J’étais assis au deuxième pupitre des seconds violons lorsqu’il a donné un cours de direction; et j’ai énormément appris sur le son, sur la façon de rendre certains accents…

Vous avez poursuivi ce chemin d’apprentissage aux Etats-Unis.

Là-bas, j’ai été confronté aux orchestres de Philadelphie, Boston, Cleveland, Chicago, qui sont très rapides. La vitesse dans la perception et la discipline m’ont impressionné. Je suis resté 25 ans à l’Orchestre symphonique de Montréal. Mes dix ans à l’Orchestre national de France, en revanche, m’ont peu marqué. J’y ai trouvé un pseudo-professionnalisme.

Quelles sont vos attaches avec la Suisse?

J’y viens avec plaisir. La mentalité des orchestres a beaucoup évolué. Quand j’étais jeune, l’attitude de certains musiciens de l’OSR – un peu m’as-tu-vu – était déplorable. Aujourd’hui, les jeunes sont plus ouverts. Ils savent que la discipline est la base de leur vie professionnelle.

Charles Dutoit, Jean-Yves Thibaudet et le VFO. Dimanche 26 juillet à 19h, salle Médran. www.verbierfestival.com Loc. 0848 771 882