«C'est fou comme on se souvient bien des années de jeunesse, alors qu'on se rappelle à peine ce que l'on a fait l'an passé.» L'emprise du temps. Charles Dutoit semble s'y soustraire, relie sans cesse les grands aéroports du monde, sous le bras un agenda en forme d'immense feuille de route, 195 visas différents dans son passeport de «citoyen du monde». Entre 2001 et 2003, le chef d'orchestre né à Lausanne quittait successivement ses postes au symphonique de Montréal, au National de France et à la NHK de Tokyo. Libre, pour un temps.

Mais, à bientôt 72 ans, Charles Dutoit témoigne d'une passion intacte depuis ses débuts d'étudiant romand, à l'orchestre d'amateurs de Renens à l'orée des années 1960, avant des positions à Berne et Zurich. «La musique est un art vivant, en constant changement. L'intérêt que j'y trouve est donc toujours renouvelé», aime-t-il à dire. Et puis les années 1970 le propulsent sur le devant de la scène internationale, Göteborg, Mexico, et enfin Montréal, où il officie vingt-cinq ans durant. Chef charismatique, il signait récemment pour deux nouveaux postes, à l'Orchestre de Philadelphie d'abord. A Londres ensuite, au Royal Philharmonic Orchestra, avec qui il donne deux concerts ce week-end au Septembre Musical de Montreux, en compagnie du pianiste Jean-Yves Thibaudet (sa 6) et des frères Capuçon (di 7).

Le Temps: Rétrospectivement, quelles sont les figures musicales qui vous ont le plus marqué?

Charles Dutoit: Il y en a eu tant! Des pianistes, Rubinstein, Arrau, Alicia de Larrocha ou Martha Argerich, qui reste ma soliste préférée. Des chefs aussi, Karajan, Ansermet naturellement. Ou des compositeurs, Stravinski par exemple, que j'ai rencontré à New York, en tournant les pages aux répétitions des Noces. Je suis récemment retourné voir sa maison de Los Angeles, qui est à cinq kilomètres de celle de Schönberg. Celle de Rachmaninov n'est pas loin non plus...

- Et dans le jazz, que vous dites beaucoup apprécier?

- Il y a Sidney Bechet. Ou Erroll Gardner, avec qui je dînais une fois après un concert en Allemagne. La serveuse est venue lui dire qu'elle adorait ses harmonies, qui lui faisaient penser à Debussy. Gardner a répondu qu'il ne savait pas qui c'était! Et puis j'adore Oscar Peterson, un pianiste hors norme. Qui peut jouer mieux que lui, à part peut-être Martha Argerich?

- Vous êtes parti de Montréal en assez mauvais termes avec l'orchestre. Comment gérez-vous la question de l'autorité?

- On dit souvent que les chefs de l'époque étaient des tyrans. Mais il ne faut pas oublier que la société et ses codes étaient très différents. J'aime avoir une relation amicale avec l'orchestre, comme c'est le cas à Chicago ou à Boston, où je n'ai jamais eu à faire face à des problèmes de discipline. Mais une fois sur le podium, il ne faut penser qu'à la musique, et chacun doit respecter la tâche de l'autre. Quant à Montréal, je suis parti suite à des revendications syndicales extrêmement vieux jeu.

- Vous avez la réputation d'être très exigeant. Comment travaille-t-on quand on est chef d'orchestre?

- Il y a les chefs pianistes, qui se cassent les oreilles à jouer les partitions. Je pense qu'on apprend beaucoup mieux dans le silence, en disséquant les œuvres en sections claires, en analysant leur forme. A partir de là, on pénètre de plus en plus dans le détail, et après des heures de travail, ça vous rentre dans le système. Ensuite, c'est une conversation entre ce système et l'orchestre que l'on dirige.

- En 2006, vous disiez être satisfait de votre statut de chef itinérant. Aujourd'hui vous revoilà chef principal de deux orchestres. Pourquoi ce revirement?

- Je reconnais que c'est un peu contradictoire. Dans le cas de Philadelphie, les choses se sont passées très naturellement, cela fait vingt-huit ans que je prends part au festival d'été. Je vais d'ailleurs bientôt y diriger 12 programmes différents en 17 jours! Quant au Royal Philharmonic, cet orchestre avait un peu de peine à concurrencer les deux autres grandes phalanges londoniennes (le London Symphonic Orchestra et le Philharmonia). Ils m'ont demandé un petit «push», je me voyais mal refuser.

- Combien de temps pensez-vous rester?

- Quatre ou cinq ans tout au plus.

- Vous pensez donc à la retraite?

- Non! En tout cas pas tant que je serai en bonne santé. Vous savez, j'ai vu tous les pays du monde et je parcours chaque année les cinq continents. J'ai 2350 œuvres à mon répertoire. J'ai choisi ce métier par passion et je ne compte pas m'arrêter là. Je ne me sens pas vieux du tout!

Sa 6 et di 7 septembre à 20h, Auditorium Stravinski, Montreux. Rens. http://www.septmus.ch et 021 962 80 05.