C’est l’un de ces soirs où une foule de mélomanes s’agglutine aux portes du Victoria Hall de Genève pour aller écouter deux grands artistes: le violoniste grec Leonidas Kavakos et le chef lausannois Charles Dutoit. Si le premier s’est foulé le poignet au point de devoir renoncer au concert et être remplacé au pied levé par un violoniste méconnu, l’Ukrainien Valeriy Sokolov, le second a été relativement absent de la scène internationale ces dernières années, à la suite de plaintes pour harcèlement sexuel qui ont mis un frein à sa carrière (l'enquête interne, ouverte fin 2017, ne confirmera pas les accusations).

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Féerie des couleurs orchestrales, beauté des textures sonores, soyeux et velours: L’Oiseau de feu de Stravinski, en seconde partie, tient du prodige. Rarement les musiciens de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) ont paru aussi libres et épanouis dans le ballet de Stravinsky. Si cette partition fait partie de l’ADN de l’OSR depuis les prestations légendaires d’Ernest Ansermet, Charles Dutoit dirige avec ce mélange de rigueur et d’abandon qui donne de l’air, de l’espace aux musiciens de l’orchestre. Un Oiseau de feu sensuel et ailé, porté par les interventions de solistes de toute beauté, aux bois (flûte, hautbois, clarinette, basson) et aux cuivres en particulier.

Fondu enchaîné
Rien que la gestique du chef lausannois – un mouvement de la main par-ci, un regard par-là, se mettant parfois en retrait pour appeler la participation des musiciens – traduit avec éloquence ses intentions. La partition semble se révéler au fur et à mesure d’une chorégraphie des mains qui vise la fluidité et la souplesse, sans jamais entraver le flux des épisodes entrelacés dans un fondu enchaîné. Parfois, une césure vient à marquer un temps d’arrêt, puis le discours reprend de plus belle, dans cette quête d’un mystère à la fois terrien et spirituel.

A 85 ans, Charles Dutoit affiche un supplément de fragilité là où les années d’expérience et le succès l’avaient conduit à diriger de manière terriblement assurée, presque débonnaire parfois. Le panache d’antan se retrouve dans l’Ouverture de Rouslan et Ludmila de Glinka en début de concert: beaucoup d’élan, un son robuste et roboratif. Mais on décèle déjà de la tendresse, dans ces cantilènes effusives aux violoncelles, ou dans les pépiements aux bois.

Violon d’une éloquence rare
Bien meilleur qu’un vulgaire remplaçant lambda, Valeriy Sokolov nous donne à entendre du beau violon dans le Concerto en ré majeur de Tchaïkovski. Les épaules carrées, les yeux mi-clos dans un effort de concentration comparable parfois à un soliloque, solidement campé sur ses deux jambes, le violoniste ukrainien développe un jeu d’une délicatesse arachnéenne et d’une intériorité toute particulière. Il évite tout sentimentalisme et tourne le dos aux effets de manche.

Ce violon au port noble, au son dense et subtil, s’attachant à faire ressortir la finesse des traits, aigus planants, médiums veloutés, graves comparables à ceux d’un alto, est d’une éloquence rare. En contrepartie, il manque cette ivresse et ce grain de folie qui nous semblent faire également partie de cette musique (du moins lors du concert de mercredi soir à Genève).
Adrénaline sous contrôle
La magnifique «Canzonetta» au cœur du Concerto est d’une veine pudique et délicate, tandis que le «Finale», modulé par une maîtrise de l’archet impressionnante, libère son adrénaline sous contrôle. On apprécie la clarté des accents dans le second thème au caractère populaire et champêtre. L’accompagnement orchestral prodigué par Charles Dutoit est d’une opulence généreuse, le chef cherchant à dérouler un tapis – parfois souple et mobile – pour le soliste. Valeriy Sokolov livre une version magnifique du Récitatif et Scherzo-Caprice opus 6 de Fritz Kreisler en bis: à nouveau la conduite de la phrase et le legato sont prodigieux. Feu d’artifice dans les traits violonistiques.

Une grande soirée, donc, marquée par un orchestre au sommet de sa forme, le retour de Charles Dutoit, et la présence émue de l’excellent violoniste russe Sergey Ostrovsky au rang de Konzertmeister et de son comparse Valeriy Sokolov, partageant la musique sans frontières.