Ils se sont connus en 1958. C'était dans les couloirs du conservatoire. Martha Argerich venait d'empocher le Premier Prix au Concours de Genève. La gloire l'attendait, tandis que lui, le jeune chef d'orchestre né en terres vaudoises, perfectionnait son art à Sienne et à Tanglewood. Le 7 janvier 1959, ils ont rayonné tous les deux sur la scène de l'Orchestre de chambre de Lausanne. Elle jouait le Concerto en sol de Ravel; lui savourait le plaisir d'avoir décroché son premier contrat de chef d'orchestre.

Affalé dans un fauteuil, un pied par-dessus l'accoudoir, Charles Dutoit se souvient de ces premières heures de gloire. Une lueur traverse son regard, tandis qu'il écarquille les yeux comme pour cerner ses idées. «Nous nous connaissons depuis toujours. Nous nous sommes mariés en 1969.» Une fille est née de cette union. Mais le couple a rapidement capoté. «Nous avons divorcé en 1974-75. Martha Argerich est une femme intelligente, très originale, mais difficile à vivre. Elle a son propre rythme de vie qu'elle impose à son entourage. Comme j'avais besoin de me concentrer sur mon activité professionnelle, c'était épuisant. Pour le reste, nous nous entendons parfaitement sur le plan musical et nous sommes les meilleurs amis du monde.» C'est donc toujours «avec un plaisir immense» que les deux complices se donnent rendez-vous dans les salles internationales pour marier leurs flammes. Autant dire que le concert de ce soir au Victoria Hall de Genève fait figure d'événement.

En musique, Charles Dutoit est aussi un habitué des divorces. Au dernier épisode, l'homme avait claqué la porte de l'Orchestre symphonique de Montréal en 2002, en raison d'un différend avec les musiciens. 25 ans de vie commune, 85 enregistrements de prestige balayés d'un coup de baguette. «Je ne veux plus de titre, je ne veux plus être directeur musical.» Son agenda jusqu'en 2008 a de quoi faire tourner la tête. Mais Charles Dutoit ne court pas seulement après le succès. S'il se réjouit de poursuivre ses activités avec les grands orchestres américains (Philadelphie, Chicago, Boston, etc.), japonais (NHK de Tokyo) et européens (Philharmonia, Staatskapelle de Dresde, etc.), il évoque avec tendresse sa collaboration avec des formations au rayonnement plus modeste. «Je consacre un mois par année à des orchestres qui n'ont pas d'argent, car je trouve injuste que les agents envoient leurs artistes seulement dans les salles qui paient.» Charles Dutoit cite la Chine, ou encore l'Argentine où la dévaluation du peso a paralysé les subventions publiques. «J'ai accepté de diriger la Tétralogie de Wagner pour le centenaire du Théâtre Colon de Buenos Aires en 2008. Nous avons d'ailleurs déjà commencé avec L'Or du Rhin, l'an dernier.»

En répétition, cette force de la nature de 68 ans ne paraît pas moins déterminée. Les gestes, souples et précis, la voix, douce et percutante, visent l'efficacité. Surtout dans un ballet comme Petrouchka de Stravinski. «C'est une œuvre délicate. Elle est beaucoup plus difficile à équilibrer que Le Sacre du Printemps. Pour que les couleurs sortent, il faut que le chef apporte son soutien et son jugement. Quelques passages sont redoutables, comme les grands solos de tuba, de trompette, ou la partie de piano.» Cette partition si novatrice, Charles Dutoit l'a découverte au contact d'Ernest Ansermet et de Pierre Monteux. «Je suis un survivant de cette époque-là. Un pont me relie aux sources de la tradition, puisque c'est Monteux qui a donné la première de Petrouchka à Paris en 1911.» Une musique en images, une succession de plans rapides enchaînés comme sur une pellicule de cinéma. «A chaque fois que je dirige Petrouchka, je revois les décors originaux d'Alexandre Benois pour la création des Ballets russes. Nous avions remonté cette production à l'Opéra de Vienne, dans les années 60.»

Réputé pour la transparence de sa baguette, Charles Dutoit s'irrite lorsqu'on le catalogue comme le champion de la musique française. «Je n'aime pas du tout cette association. C'est en raison de ma discographie. Lorsque Decca a déménagé à Montréal, la maison de disques m'a proposé d'enregistrer tout le répertoire français en numérique – le grand répertoire, comme les Symphonies de Beethoven, était déjà saturé d'enregistrements. Notre Daphnis et Chloé de Ravel a eu un succès énorme. Ce CD, l'un des premiers sur le marché, est devenu un disque de démonstration.»

Sa conception du métier vise à éclairer les partitions de l'intérieur. «J'ai toujours considéré qu'un orchestre symphonique était un grand orchestre de chambre. Je ne cherche pas à imposer une sonorité à tout prix, mais plutôt à trouver celle qui émane de la musique.» Et de citer l'exemple de Berlioz: «Ce compositeur est un des plus maltraités de l'histoire de la musique. La Symphonie Fantastique a été écrite en 1828, un an après la mort de Beethoven. Je suis consterné quand j'entends des chefs la diriger avec emphase comme si c'était du Wagner!»

Charles Dutoit dirige l'OSR et accompagne Martha Argerich, ce soir à 20h au Victoria Hall de Genève. Complet.