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Charles Ferdinand Ramuz, le Vaudois universel

Chaque semaine, un écrivain d’ici présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Max Lobe a choisi d'évoquer sa rencontre (tardive) avec l'auteur de «La Grande Peur dans la montagne»

Ayant grandi et fait mes études secondaires au Cameroun, j’aurais pu choisir pour un tel exercice – celui de présenter un auteur classique qui m’inspire et me nourrit – des écrivains français comme Voltaire, Prévert. J’aurais pu évoquer Le Bourgeois gentilhomme de Molière ou Le Barbier de Séville de Beaumarchais. Des auteurs et des œuvres soigneusement étudiés au collège au Cameroun mais qui, aujourd’hui, ne me parlent (hélas!) que bien peu.

J’aurais pu citer un des nombreux auteurs africains classiques: Mongo Beti le rebelle, Ahmadou Kourouma l’incisif drolatique, Camara Laye le nostalgique, Aimé Césaire le poète, Aminata Sow Fall la pionnière ou encore Wole Soyinka le pragmatique. Ç’aurait peut-être été une évidence. Et pourtant, loin de ces évidences, un seul nom m’est venu à l’esprit lorsque cette question m’a été posée: Charles Ferdinand Ramuz.

Quelque chose de ramuzien

Contrairement à bien des experts de l’œuvre ramuzienne – et Dieu seul sait combien il y en a! –, j’ai connu cet auteur vaudois sur le tard. En effet, dans les années 2010, j’avais proposé à Jean-Louis Kuffer – critique littéraire aujourd’hui à la retraite – de lire le manuscrit de ce qui allait devenir mon premier roman: 39 rue de Berne. Il m’avait dit, entre autres commentaires, que ce texte avait quelque chose de ramuzien. C’était la première fois que j’entendais parler de cet auteur majeur en littérature suisse d’expression française.

Etonné de savoir que je ne connaissais pas cet écrivain, Jean-Louis Kuffer m’avait offert Aline, le premier roman de Ramuz. Un texte plutôt court. Une histoire, on dira des plus banales: la naïve, le coureur de jupons, une grossesse, les ragots, la honte, la peine et la mort. En gros, pas si joyeux, et pourtant on aime. J’ai beaucoup aimé.

L'invention d'une langue

La première chose qui m’a frappé dans ce roman est de voir à quel point Ramuz fait de la banalité quelque chose de très universel. Dans toutes les cultures, il me semble, on connaît bien ce type d’histoire d’amour qui finit mal, dit-on, en général. Ramuz réussit là avec des mots et une écriture simple, voire trop simple, à nous montrer l’universalité de ces amours-là où la jeunette se fait appâter par le séducteur, comme Eve là-haut dans le jardin d’Eden. On y laisse toujours des plumes.

Au-delà du caractère universel de ce texte, ce qui m’a le plus marqué dans ce livre, c’est évidemment la langue. Le travail de la langue. Avec ses mots, Ramuz tisse, brode, invente sa langue à lui: celle de son pays comme il le dit dans sa Lettre à Bernard Grasset. Une si belle langue, avec sa syntaxe parfois étrange, étonnante et son rythme propre. Il met le français au service de la dure réalité qu’il souhaite dépeindre. Il se libère de l’ordre académique. Il crée. Tout simplement. C’est étrange comme elle ressemble beaucoup au français, on se dit. Mais oui, c’est du français, ça. Certains diront, les lèvres retroussées de mépris: c’est du faux français. Mais qu’importe! C’est du Ramuz.

Lire aussi: «Loin de Douala», un travelling inspiré sur les routes du Cameroun

Si on ne m’avait pas dit que l’auteur d’Aline était Suisse, j’aurais parié qu’il s’agissait d’un Africain – cliché, quand tu nous tiens! L’atmosphère me rappelle étrangement mon pays de naissance, une certaine littérature africaine souvent pointée du doigt, accusée de mal écrire, sciemment ou carrément – et plus grave! – de ne pas maîtriser la langue.

J’ai découvert avec Ramuz que la sempiternelle question de la francophonie ne concernait pas uniquement les auteurs d’Afrique, tant s’en faut. Mes cousins helvètes, belges et québécois en savent quelque chose. Et ce débat ne meurt pas, hélas! Le voilà qui resurgit ces dernières semaines avec la proposition du président français, Emmanuel Macron, de créer une cellule pour la revitalisation de la langue française. Où sont donc Ramuz, Céline ou Kourouma pour dire à tous ceux qui nous la rabâchent à coups de tribunes que ce débat est vieux et lassant?

La douleur d'un époux abandonné

Revenons à tonton Ramuz. Evidemment, je n’ai pas lu qu’Aline. Jean-Luc persécuté m’a arraché des larmes: on vit là-haut, sur les montagnes valaisannes, la douleur du pauvre Jean-Luc abandonné par son épouse Christine. Le Petit Village – roman-poèmes – m’a beaucoup ému, tellement on y touche, là aussi, la réalité du doigt: quelques mots, des mots simples et justes pour dire des petits riens bien plus complexes qu’on ne l’imagine. Que dire de La Grande Peur dans la montagne? Comment ne pas aimer les aventures de Firmin dans La Séparation des races?

Pour moi, Ramuz est l’auteur du régionalisme universel.


Profil

Arrivé en Suisse à l'âge de 18 ans, Max Lobe y poursuit notamment des études de communication et de journalisme. Auteur de nouvelles, récits et romans, Max Lobe tient aussi un blog, «Les cahiers bantous». Il vit à Genève.


1986: Naissance à Douala (Cameroun)

2011: «L’enfant du Miracle» (Editions des Sauvages)

2013: «39 Rue de Berne« (Editions Zoé), Prix du Roman des Romands

2014: «La Trinité bantoue» (Editions Zoé)

2016: «Confidences» (Editions Zoé), Prix Ahmadou-Kourouma

2018: «Loin de Douala» (Editions Zoé)

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