Charles Joris, capitaine Courage du théâtre romand

Le metteur en scène s’est éteint à 79 ans

Vous le croisiez parfois au théâtre. Il y revenait comme les marins retirés vont voir la mer. Avec douceur et mélancolie. Charles Joris, qui vient de s’éteindre à 79 ans, n’a pas toujours été doux. Il a été entêté, enflammé parfois, rigoureux jusqu’à la maniaquerie, orgueilleux. Comment ce Fribourgeois d’origine aurait-il pu ne pas l’être? Le Théâtre populaire romand (TPR) de La Chaux-de-Fonds qu’il ressuscite en 1961 est une utopie réalisée, en grande partie du moins. Un phalanstère fervent et agité, au service d’une culture émancipatrice. Cet idéal est celui d’une génération qui lit Marx de la main gauche, Malraux de la droite. Charles Joris lui donne un contenu dans une région où on se méfie des artistes, ces «agitateurs.»

Pour comprendre la réussite du TPR des années 1960-1990, il faut entendre le metteur en scène: «Nous cherchions à nous implanter dans une ville romande, mais aucun canton ne voulait nous subventionner. Seule La Chaux-de-Fonds a accepté de nous accueillir en 1968», confie-t-il au Temps en 2001. Malgré les résistances, les rebuffades, Charles Joris s’impose comme un interlocuteur crédible auprès des autorités. Il construit une troupe, définit une ambition: conquérir un public qui ne va pas au théâtre. Il monte des auteurs vivants – le Neuchâtelois Bernard Liègme, le Français Michel Vinaver – des classiques, se lance aussi dans des créations collectives, comme Jeunesse 64, portrait d’une génération présenté à Lausanne dans le cadre de l’Expo 64.

La flamme est telle que le TPR se met à voyager, partout en Suisse et à l’étranger, porté par de jeunes talents – Yvette Théraulaz, Michel Kullmann, Claude Thébert, Philippe Morand. Charles Joris est un précepteur inspirant: il donne le goût du grand style à des garçons ébouriffés, à des filles cavalières. Son écriture était incroyablement belle, raconte Claude Thébert: «Nous avions droit presque chaque jour à un billet circonstancié sur notre travail.» Charles Joris avait la moustache glorieuse du Capitaine Fracasse. Il était un peu mousquetaire.