roman

Charles Lewinsky s’inspire de la vie pathétique du comédien Kurt Gerron

L’auteur de «Melnitz» se risque dans le camp «modèle» de Theresienstadt et choisit de traiter l’horreur nazie avec les armes de la dérision

Genre: roman
Qui ? Charles Lewinsky
Titre: Retour indésirable
Traduit de l’allemand par Léa Marcou
Chez qui ? Grasset, 510 p.

Peut-on faire de la littérature avec les camps? Charles Lewinsky n’est pas le seul à s’y être risqué. Il l’a fait avec la verve qui caractérisait déjà Melnitz (SC du 13.99.2008), grande saga d’une famille juive en Suisse. Il a pris comme narrateur un personnage authentique, Kurt Gerron. Ce comédien berlinois a été ­incarcéré avec sa femme à Theresienstadt, aujourd’hui Terezin, camp «modèle» présenté aux visiteurs de la Croix-Rouge. En 1944, Gerron et Olga ont été déportés à Auschwitz et gazés, trois jours avant que les chambres à gaz cessent de fonctionner. Sur la feuille de route, l’inscription «Retour indésirable» (en allemand «RU», «Rückkehr unerwünscht» ) signifiait la mort.

Acteur et réalisateur, Gerron a été chargé de tourner un film de propagande qui devait montrer la vie quotidienne à Theresien­stadt sous un jour idyllique: Le Führer offre une ville aux juifs. Charles Lewinsky commence le ­livre au moment où l’ Obers tur m-führer SS Strahm passe sa commande. Gerron lui demande trois jours de réflexion. Le roman se déroule pendant ces 72 heures que l’acteur emploie à réfléchir sur sa vie plutôt qu’à faire son choix. Car la «demande» de Strahm est rhétorique. Tout en Gerron se rebiffe: «J’en aurais honte tout le reste de ma vie», dit-il à sa femme. «Quelle sera la durée de ta vie, si tu refuses?» répond Olga. Dans l’espoir de retarder le sort des protagonistes de cette mascarade, l’acteur accepte. C’est un fait d’histoire: le film a été réalisé, puis tous les acteurs et le réalisateur ont été déportés. Pour le reste, Lewinsky a brodé sur fond d’histoire, en allers et retours entre la réalité sordide du camp et les souvenirs.

Kurt Gerron est né à Berlin en 1897. Sa mère était la fille d’un fabricant de «nouveautés». Elle a épousé l’employé de son père et celui-ci est devenu le patron de l’entreprise. Il ne détestait rien plus que les «Judsky» et faisait tout pour s’en démarquer. La tradition et les blagues juives, le garçon les a apprises de son grand-père, un joli personnage, drôle et généreux. Le fils Gerson (le nom sera modifié plus tard car il trahissait l’origine juive de la famille) entreprend des études de médecine que la guerre de 1914 interrompt. Vite diplômé, envoyé au front, il reçoit un éclat d’obus qui le laissera impuissant. A la fin de la guerre, il change de cap et se tourne vers le théâtre et le cinéma naissant. Son obésité le cantonne dans des rôles burlesques. Il connaît la gloire un peu par hasard, grâce à L’Opéra de quat’sous: c’est lui qui chante la complainte de Macky Messer. Charles Lewinsky en profite pour régler son compte à ce profiteur de Brecht par l’intermédiaire de Gerron. Celui-ci connaît encore une courte célébrité avec L’Ange bleu, aux côtés de Marlene ­Dietrich, en 1930. En 1933, il est contraint de fuir avec Olga et ses beaux-parents. Après un séjour pénible à Paris, ils trouvent refuge aux Pays-Bas, où Gerron joue dans une troupe de théâtre yiddish. C’est de là qu’Olga et lui seront déportés à Westerbork puis à Theresienstadt. Il semble qu’auparavant Peter Lorre et Marlene Dietrich se soient efforcés de le faire inviter à Hollywood où beaucoup de comédiens et réalisateurs juifs avaient trouvé refuge. Mais il a refusé, par vanité de vedette, jugeant les conditions trop minables, et ensuite, il a été trop tard. A Theresienstadt, il a effectivement tourné le film de propagande (non sans un plaisir ambigu, insinue l’auteur), mais il a été déporté avant de l’avoir monté.

Sur ces faits avérés, Charles Lewinsky plaque le monologue intérieur de Gerron, ses sentiments, ses peurs, ses regrets. Il le fait avec habileté, c’est un bon conteur et il tient une bonne ­histoire. Dramaturge, auteur d’innombrables scénarios pour la télévision, de pièces radiophoniques, de recueils d’histoires, de chroniques, de paroles de chansons, il pratique l’écriture en artisan et le revendique. Un excellent artisan, mais c’est justement sa limite. Il fait de Gerron un cabotin (ce qu’il était probablement), un homme blessé dans son intimité, qui a appris à se protéger avec les armes de la dérision. On pense forcément au film de Benigni, La vita è bella, avec le même malaise. Cette mise à distance de l’horreur par l’humour finit par devenir un procédé et engendre au contraire du kitsch et de la sentimentalité. Lewinsky utilise des trucs: ainsi, à plusieurs reprises, Gerron se peint lui-même en héros puis avoue – «mais ça ne s’est pas passé comme ça» – et donne la vraie version, d’une normalité minable. La première fois, c’est efficace, mais la répétition affaiblit l’ironie. En tant que lecteur, on ne voit plus que les mécanismes mis en œuvre et le bavardage de Gerron devient lourd à supporter jusqu’au bout de ces cinq cents pages.

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Histoire juive

Citée dans «Retour indésirable»

«Je suis juif et j’en suis fier. – Pourquoi cela? – Si je n’en suis pas fier, je suis quand même juif. Je préfère donc en être fier»
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