Charles Lloyd s'exprime comme un philosophe postmoderne, comme s'il voulait retirer chaque mot après l'avoir proféré. Légende éminemment vivante du jazz contemporain, le saxophoniste américain ne tolère en fait aucun carcan. Qu'il soit dialogique ou musical. A 61 ans, Lloyd pourrait se vanter d'avoir été le fils putatif de John Coltrane, d'avoir partagé la scène avec Cannonball Adderley et côtoyé assidûment Jimi Hendrix ou Janis Joplin. Il n'en est rien. Suite à ses longs séjours en Inde, il a acquis un art du détachement, une méfiance face à la parole trop facile, liée à une spiritualité sans cesse interrogée. Charles Lloyd est tout entier baigné dans l'ère du soupçon. Et, pour le faire parler de musique – chose trop importante pour être galvaudée –, il s'avère indispensable de prendre des chemins détournés.

Le Temps: Vous étiez déjà une tête d'affiche lors de la première édition du Montreux Jazz Festival en 1967. Avez-vous des souvenirs attachés à cette région?

Charles Lloyd: Je suis très heureux et honoré de jouer à nouveau à Montreux cette année. En 1967, je me souviens que Claude Nobs était venu me chercher à Genève avec son Aston Martin. Il y avait une atmosphère très particulière à Montreux. Ma musique a été magnifiquement reçue. Ce concert m'avait fait la même impression que le baiser d'une maîtresse.

– Vos concerts semblent se construire en direct. Comment parvenez-vous à cultiver cette spontanéité face à l'événement musical?

– Je suis à l'écoute du souffle propre à une salle. Je fais partie d'une école yogique qui m'y enjoint. Un profond mystère me saisit à chaque fois. Lorsque je parviens à trouver cette énergie, c'est une chance qui m'est donnée pour énoncer une forme de vérité… Je suis actuellement dans mon studio sur la plage de Santa Barbara. C'est magnifique, l'océan. Le temps est couvert mais j'ai quand même joué au tennis ce matin. Actuellement, je regarde Wimbledon à la télévision avec La Bohème de Puccini en fond sonore.

– Vous aimez beaucoup le chant. Pourquoi n'avoir jamais enregistré avec des chanteurs?

– C'est une bonne question. Ma chanteuse préférée était Billie Holiday et je n'ai jamais pu travailler avec elle. Enfant, je voulais être moi-même un chanteur. J'ai su très vite que ma voie serait le saxophone. Mais je garde une admiration indéfectible pour les vocalistes.

– Certains musiciens vous ont accompagné tout au long de votre carrière, notamment le batteur Billy Higgins. Parlez-nous de votre collaboration.

– Ce qui est intéressant et que les gens ne savent pas, c'est qu'il a une santé précaire, et cette fragilité physique confère à son jeu une délicatesse unique.

– Quelle était votre relation avec le saxophoniste John Coltrane?

– Il était comme un grand frère pour moi. Une source d'inspiration intarissable. Un modèle spirituel. Il m'a toujours chaleureusement encouragé. Je l'aime tellement.

– Vous avez en commun cette passion pour les mystiques, orientales en particulier.

– C'est très difficile pour moi d'évoquer ma spiritualité. Je suis né dans un monde et j'ai toujours cherché ma place dans ce monde. A travers la musique, je parviens à déceler une profondeur dans l'existence. Je pensais à cela ce matin après avoir médité. Lorsque j'étais un jeune homme à New York, j'ai vécu de nombreuses expériences avec les drogues. J'ai réalisé par la suite que ce que je cherchais devait surgir d'un long et périlleux travail intérieur. Je suis, je crois, un extatique par nature.

– Vous avez d'ailleurs vécu quelques mois à Leysin pour méditer.

– Oui, les montagnes sont superbes dans cette région. Durant six mois, j'ai pratiqué le yoga à Leysin. Claude Nobs venait me chercher pour manger et visiter les jolis coins. C'était une expérience lumineuse et enrichissante.

– Votre dernier disque «Voice in the Night» (ECM, dist. Phonag) s'écoute comme une conversation entre amis. Avez-vous choisi pour cela des musiciens que vous connaissez très bien?

– Absolument. Pour moi, jouer avec le guitariste John Abercrombie, le contrebassiste Dave Holland ou le batteur Billy Higgins, c'est un peu comme jouer à la maison. Il y a une telle conjonction entre nous. Un seul regard suffit et le disque est enregistré. C'est mon grand plaisir actuellement que de faire de la musique avec des gens aussi complices. Nous avons déjà pu constater que ce «feeling» est parfaitement sensible sur scène. Vous savez, quand on fait de la musique, on se prend un peu pour le Créateur. Ainsi, une vérité individuelle peut être saisie par une autre personne comme une vérité universelle. La musique des grands maîtres est donc clairement une musique de liberté et d'émerveillement. Ce que je cherche, c'est quelque chose de miraculeux dans ce monde étrange.»

Montreux, Auditorium Stravinski, ce soir dès 20 h 30.