Trois fois, il pose la question. «Vous ne voulez vraiment pas que j'enfile mes lunettes de soleil pour la photo?» Trois fois, sa femme, une peintre qui supervise le moindre détail de ces journées réglées comme une boîte à musique, lui conseille de les laisser sur la table. Depuis ces années où Charles Lloyd faisait affiche commune avec Jefferson Airplane, Janis Joplin et les Grateful Dead, depuis qu'il a déplacé le jazz dans les festivals de rock avec un groupe dont le mysticisme affirmé s'imprimait dans les quêtes des sixties, le saxophoniste voile son regard derrière des vitres teintées. Moins pour cultiver son aura de vieux sage moderniste que pour éviter de montrer ses paupières closes, son regard fermé en route vers ailleurs. La plupart du temps, il pense à autre chose.

Il est 9 heures du matin, dans une suite molletonnée du Montreux Palace. Le jazzman s'est levé à l'aube, il a arpenté les quais, émerge tout juste d'une séance de méditation. «On pourrait aller prendre des clichés sur le balcon, avec le lac comme décor?» Mine imperturbable de son épouse qui filme la scène. La sérénité de Charles Lloyd est une oscillation à vitesse lumière qui pourrait passer pour de la lenteur. «J'ai l'impression d'avoir couru toute ma vie. J'ai souvent failli brûler mes fusibles. Au début, j'accueillais toutes les expériences possibles, les concerts minables, j'abusais des drogues. Mon univers est devenu si chaotique que j'ai ressenti la nécessité de me retirer. Vous savez, quand on côtoie Jimi Hendrix ou Miles Davis, votre existence paraît si stimulante que vous ne pouvez vous en échapper. Je l'ai fait, pourtant.»

Dans les années 70, Charles Lloyd – qui connaît Montreux depuis les premières éditions du festival – appelle Claude Nobs pour lui trouver un coin montagneux où il pourrait s'éclipser. Le saxophoniste déprimé passe six mois à Leysin pour étudier la philosophie indienne, pour croiser les jambes et vider son esprit inquiet. «Je continue d'apprendre. J'ai le sentiment d'être innocent comme au premier jour.» Ces jours-ci, le saxophoniste dirige le jury du concours de saxophone au festival. Chaque soir, il se dirige vers le Petit Palais avec l'angoisse de réduire son point de vue à une sanction. «J'écoute ces jeunes musiciens. Et j'ai juste envie de leur donner la main, de les conduire sur des chemins périlleux parce qu'ils sont le futur. Hier, un petit gars jouait une ballade, de la manière la plus simple possible. Je crois qu'il y a de l'espoir.»

L'esprit de Charles Lloyd s'enfile dans la moindre anfractuosité qui se présente à lui, il ne finit presque jamais ses phrases, reprend dix minutes après l'avoir laissé choir une idée à laquelle il tenait. «Je me demande s'il faut vraiment me photographier sur cet affreux canapé.» En 1966, à l'apogée populaire de sa trajectoire, Lloyd publie le premier album de jazz à se vendre à plus d'un million d'exemplaires, Forest Flower. Au Monterey Jazz Festival, il s'entoure d'improvisateurs encore obscurs que Miles Davis lui enlèvera un peu plus tard. Accompagné de Keith Jarrett et Jack DeJohnette, le souffleur au sang indien est pressenti comme l'héritier de Coltrane, avec la part de spiritualité fleurie qu'exige son époque. Il aurait pu finir comme un baba décalé, trompé par les années, mais ses racines plongeaient plus profond.

«Je viens d'un coin où les mecs ne jouaient que du blues. Je leur trouvais une éloquence telle que j'ai continué de chercher partout cette sensation.» Né en 1938, à Memphis, Lloyd apprend son métier à 18 ans dans les arrière-scènes de Howlin' Wolf, Johnny Ace et B. B. King. Il se fond dans les sections cuivres minutées des orchestres râpeux. Alors, même dans ses plages les plus distendues, ses concerts où il agite dans le creux des temps des maracas de transe, il reste un homme du blues. «Enfant, j'allais écouter Duke Ellington. Je savais que je voulais faire cela même si nos parents nous destinaient plutôt à une carrière d'avocat ou de médecin. Je viens de cette musique.» Trente secondes de pause où personne ne l'a vu partir mais chacun attend qu'il réapparaisse.

«Tu m'avais entendu jouer avec Billy Higgins? On s'était connus adolescents. Et, quand on s'est retrouvés après des décennies, rien n'avait changé. Nous avions conservé nos réflexes de jeunesse. Voilà ce dont je veux parler.» Ce dont il veut parler, c'est probablement de ces relations qui transcendent le bien tempéré, la note juste, et qui frôlent des territoires sonores encore intacts. Pour Billy Higgins, son batteur, son jumeau mort en 2001, il a écrit un Hyperion With Higgins afin que le dialogue se poursuive. Lloyd est un fidèle. Avec les musiciens qui l'accompagnent, les pianistes surtout, de Michel Petrucciani à Brad Mehldau, et aujourd'hui Geri Allen, il cherche une proximité dont les jazzmen au cachet ne se soucient plus. Après avoir disparu à plusieurs reprises, être considéré aujourd'hui comme l'un des ténors suprêmes de l'Amérique improvisée, il ne croit plus qu'en cette nécessité du son partagé. Une certitude, la seule.

Charles Lloyd Quartet et John Abercrombie Quartet. Jeudi 17 juillet à 21h. Casino Barrière. www.montreuxjazz.com. «Lift Every Voice» (ECM/Phonag)