On se croirait dans une scène du Parrain, un banquet, vendredi soir dans le vestibule du Casino de Montbenon. Il y a le patriarche, René Langel, 95 ans, qui regarde au loin et raconte «qu’on fait des petites choses sans savoir qu’elles deviendront historiques». Il y a Pierre Grandjean, ancien ingénieur de la radio, qui s’est retrouvé en 1967 à enregistrer des légendes du jazz et du blues américaines pour le compte du Montreux Jazz: «Je n’ai aucune mémoire, mais de cela je me souviens très très bien.» Il y a Yvan Ischer, activiste du swing en gilet de cuir noir, qui a fomenté cette édition. Et puis il y a Charles, tête de bonze, âme de paladin.

Charles joint les mains, il touche les pieds de René Langel, comme le font les disciples indiens à leur maître détaché, il remercie triomphalement et monte à l’étage avec son épouse Dorothy Darr pour liquider des filets de perches. Sur la pochette de cet album enfin accessible, Lloyd apparaît en costume de danseur de salon, la coupe afro, les lunettes teintées et presque les mêmes bottines de cuir que ce soir. Il a toujours été d’une élégance parfaite, le style en toutes choses. «Je ne suis pas certain d’avoir réécouté ce concert du 18 juin 1967, mais lorsqu’on en a passé un court extrait, tout à l’heure, j’ai reconnu l’esprit des débutants. J’ai aimé cela. J’avais du potentiel, je continue d’en avoir!»