Charles Schulz ne verra jamais l'ultime épisode des Peanuts, une page en couleurs parue hier dans la presse dominicale américaine et internationale: il s'est éteint la veille, samedi soir, dans son sommeil, à 77 ans. Il était atteint d'un cancer du colon et avait annoncé il y a quelques semaines à peine qu'il arrêtait de dessiner les aventures de Snoopy et de Charlie Brown pour se consacrer à sa famille et à la lutte contre sa maladie. Mais sa disparition aussi rapide et soudaine était néanmoins inattendue. D'après ses proches, il avait pourtant passé une bonne journée et s'était rendu chez sa fille Jill.

Dépression et anxiété

Comme son dernier strip quotidien le 3 janvier dernier, sa dernière page du dimanche prend congé de ses lecteurs et de ses éditeurs. Pour la dernière fois, l'infernale Lucy enlève le ballon que Charlie Brown s'apprêtait à shooter, un des leitmotive des Peanuts depuis des décennies, symbole des échecs et des tentatives avortées du petit garçon mélancolique. La part autobiographique des Peanuts n'est pas mince: Charles Schulz, malgré sa célébrité mondiale, malgré la publication de sa bande dessinée quotidienne dans 2600 journaux de 75 pays (ses albums en français sont publiés par les éditeurs Dargaud et Presses de la Cité), avait gardé un doute profond sur son travail, et cela semblait être plus que de la fausse modestie. Au faîte de la célébrité, il souhaitait pouvoir être un meilleur dessinateur. Selon sa biographe Rheta Grimsley Johnson, il se débattait constamment contre la dépression et l'anxiété (ce qui, selon elle, contribuait à la qualité de ses comic strips). Même la publication de ses dernières cases, dimanche, l'angoissait beaucoup en raison du fait qu'elles marquaient la fin de sa carrière, a déclaré l'un de ses amis, l'attorney Ed Anderson, au journal local de sa ville de Santa Rosa, le Press Democrat.

Outre le caractère de Charlie Brown, on retrouve d'autres éléments personnels dans la bande dessinée: le nom même de Charlie Brown est celui d'un de ses collègues enseignants à l'Art Instruction School de Minneapolis, où Schulz a appris le dessin avant d'y enseigner. La petite fille rousse dont Charlie Brown est amoureux (et que l'on ne voit jamais) trouve son origine dans une jeune femme rousse qui a refusé une demande en mariage de Schulz en 1950. Et le beagle Snoopy lui-même est inspiré de «Spike», le chien fantasque que le jeune Charles Monroe a reçu à 13 ans.

Fils d'un coiffeur, Charles Schulz est né le 26 novembre 1922 à Minneapolis, dans le Minnesota. Très vite, il a décidé qu'il serait dessinateur plus tard. Il suit des cours de dessin par correspondance avant d'être mobilisé et de participer au débarquement de Normandie. De retour à la vie civile, il gagne sa vie en lettrant les bandes dessinées d'un éditeur catholique, et enseigne le dessin. Les premières tentatives de placer ses cartoons dans des journaux sont vaines, les rédacteurs en chef les considérant comme anodins et pas professionnels. Il en gardera un souvenir cuisant toute sa vie. En 1947, un quotidien local, le Saint Paul Pioneer Press, accepte de lui accorder un espace dans son supplément féminin hebdomadaire. Il y dessine des gags mettant en scène des enfants dont, déjà, Charlie Brown, sous le titre de Li'l Folks. En 1950, à la suite d'une brouille avec le journal, il parvient à vendre un strip quotidien sur le même thème au United Feature Syndicate à New York. A la fureur de Schulz et sans le consulter, celui-ci change le titre de la bande dessinée pour l'appeler Peanuts, le titre original étant trop proche d'un comic existant. Ce nom deviendra le plus célèbre de la bande dessinée mondiale, mais Schulz l'a considéré comme une insulte (il signifie «cacahouètes», ou au figuré «petits riens») et il ne l'utilisera jamais.

Un donateur généreux

Les Peanuts, déclinés sur d'innombrables produits dérivés, ont fait la fortune de Charles Schulz: en 1996 Forbes Magazine a évalué son revenu annuel à 33 millions de dollars, le plaçant au trentième rang des plus gros revenus américains. Mais Schulz n'en modifie pas pour autant ses habitudes et, contrairement au système des comics américains basé sur des studios, il réalisera entièrement lui-même ses productions pendant cinquante ans, sept jours sur sept. «Mon strip est ma raison de vivre, et non l'argent qu'il m'apporte», dira-t-il dans une interview en 1997. Cette fortune, il en fait profiter ses concitoyens de Santa Rosa, pour qui il a notamment fait construire une grande patinoire, dont il absorbe depuis trente ans le déficit annuel de un million de dollars. Prévoyant, il y a fait installer 200 lits pliants et des couvertures dans un abri d'urgence, en cas de catastrophe…

Charles Schulz a dit un jour que son ambition était de dessiner un strip «aussi subtil, profond et vivant» que Krazy Cat, la légendaire bande dessinée de George Herriman. Pour 335 millions de lecteurs dans le monde, cela ne fait aucun doute.