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Charles-Henri Favrod: «J’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants»

Le fondateur du musée a dirigé les lieux durant dix ans

Samedi Culturel: Que faisiez-vous avant l’Elysée?

 

Charles-Henri Favrod: J’étais journaliste à la Gazette de Lausanne, à la radio et un peu à la télévision. J’ai été correspondant en Indochine, j’ai beaucoup travaillé en Asie et en Afrique. Puis j’ai dirigé les Editions Rencontre, déjà en rapport étroit avec lesphotographes.

Racontez-nous la création du musée.

J’ai passé mon temps à réclamer un musée de la photographie, quand j’étais à Pro Helvetia, à l’Office fédéral de la culture, au Kunsthaus de Zurich, au Centre d’art contemporain… Je trouvais insensé qu’il n’existe aucun lieu pour présenter la photographie, et surtout pour l’expliquer. Le début de mes protestations remonte aux années 1950, le musée est né en 1985! J’avais monté une exposition de photographie au Kunsthaus de Zurich mais les conservateurs voyaient cela d’un mauvais œil. Il a fallu l’échec du Cabinet des estampes; il existait un Musée de l’Elysée, consacré à la gravure. C’était la plus grande collection du canton mais à elle seule, elle n’a pas créé l’événement, les lieux étaient désertés. C’est là qu’on m’a proposé de reprendre. A l’époque, les photographes voulaient un «centre», cela m’énervait. Un centre, c’est une concentration, le tout-à-l’égout. Dans un musée, on s’amuse. J’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants. Le Musée de l’Elysée a été le premier d’Europe dédié à la photographie, hormis le Musée Niépce à Chalon-sur-Saône, qui s’intéressait à la technique.

Quelle ambition aviez-vous à l’époque?

Je voulais montrer une photographie internationale parce que l’on avait un peu tendance à ne se préoccuper que de la photographie française. Je souhaitais exposer les plus grands comme les plus jeunes, dans l’idée aussi de constituer une collection, car un musée sans collection est absurde. Nous avons récupéré le fonds de la Bibliothèque cantonale. Il y avait les légendes, les dates, mais rarement les auteurs! Cela nous a demandé un important travail de vérification. Et puis très vite, il y a eu des dépôts et des dons de la part des photographes avec qui nous étions en rapport. Des grands comme Robert Frank ou Capa, et des jeunes devenus connus par la suite, comme Michael von Graffenried ou Christian Coigny.

Quel est, selon vous, le joyau de la collection?

Je me suis beaucoup intéressé au XIXe siècle car il y a eu une grande activité photographique à Lausanne au début du médium. Adrien Constant Delessert est par exemple un photographe intéressant, formé par le pasteur Vionnet. Il y a eu également à Lausanne des expériences marquantes autour de la police scientifique.

Vous souvenez-vous du nombre de collaborateurs et du budget du musée à l’époque?

On a commencé avec 60 000 francs puis l’on a vite créé une fondation afin de pouvoir recevoir des dons. Il y avait une dizaine de collaborateurs au départ, dont quatre dans l’équipe technique.

Quelle est l’exposition dont vous êtes le plus fier?

Cela avait été un très gros effort de faire venir 100 photographes de l’Est et de les loger à Lausanne, chez l’habitant. C’était en 1990, juste après la chute du Mur. L’exposition avait été inaugurée par Madame Havel. Nous avions présenté à la halle Beaulieu des images de photographes internationaux ayant travaillé sur le Mur. Je me souviens aussi d’une expérience amusante; j’étais à Pékin dans les premiers jours du soulèvement de Tiananmen. J’ai réuni un groupe de jeunes photographes et tous les jours, je faisais passer des images par l’ambassade de France. Nous avons monté l’exposition la semaine après que la place a succombé.

Un regret?

De n’avoir pas pu faire en sorte d’avoir moins de 65 ans. J’ai fait dix ans à la tête du musée, j’aurais aimé en faire vingt mais le règlement des fonctionnaires vaudois est strict! J’aurais souhaité également me pencher sur la photographie classique chinoise et japonaise.

Comment percevez-vous le musée aujourd’hui?

Je suis ravi de voir la nièce d’Henri Cartier-Bresson dans ces lieux. Je l’ai vue à quatre pattes sur un tapis chez sa tante Martine Franck. Elle me paraît d’une grande qualité. Le musée de Sam Stourdzé était joyeux et d’une grande qualité d’expositions. Je me suis très mal entendu avec William Ewing, mais je n’ai rien à redire sur sa gestion.

Quels sont la place et le rôle d’un tel musée?

Un musée comme celui-là doit collaborer avec d’autres institutions pour monter des opérations communes. Et pour fonctionner, il doit avoir du public, mais je n’ai aucune inquiétude pour cela. Ma seule crainte concerne le déménagement; je le vois mal quitter ces lieux. C’est incommode mais sympathique. Et je vois mal ces trois musées cohabiter, j’espère qu’il n’y aura pas trop de hargne au mètre carré.

Quid de la photographie suisse?

Elle est prodigieuse! Il y a beaucoup de photographes et beaucoup de bons photographes en raison des écoles comme Zurich, Vevey ou l’ECAL, dont le réveil a été fulgurant avec Pierre Keller.

D’où vient votre passion de la photographie?

Imaginez comment était le monde avant qu’on le duplique, qu’on l’inventorie, qu’on photographie chacune des choses qui le constitue? Les gens n’avaient pas idée; comment imaginer le Louvre quand on vit à Angoulême? Il y a eu deux inventions phénoménales au XIXe siècle: la photographie et la psychanalyse, deux fondamentaux. D’ailleurs, j’avais consacré la première exposition à la folie, aux portraits des hystériques de Charcot systématiquement photographiés par Albert Londe.

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Charles-Henri Favrod

«A l’époque, les photographes voulaient un «centre», cela m’énervait»

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