Photographie

Charles-Henri Favrod, 
l’image d’une vie

L'intellectuel est décédé à l’aube de ses 90 ans. Journaliste, producteur, écrivain, il avait fondé le musée de l’Elysée en 1985. Hommage

Une visite chez Charles-Henri Favrod donnait toujours le sentiment d’être un hôte de marque. Parce qu’il recevait dans son appartement situé dans le Château de Saint-Prex, parce que des toiles de Cocteau ou Valloton dialoguaient dans son salon, parce qu’il proposait un petit verre de liqueur et avait préparé quelques amuse-bouche et parce qu’il s’exprimait avec ce français élégant et précis qui distingue généralement les vieux messieurs parisiens. Le fondateur du Musée de l’Elysée s’est éteint ce dimanche, quelques mois avant ses 90 ans. «On dit que l’on voit défiler les images de sa vie à l’instant de sa mort. Charles-Henri Favrod m’avait confié avec humour: «En ce qui me concerne, cela m’inquiète un peu»! Il avait des milliards de photographies dans la tête», relate Christophe Fovanna, auteur d’un livre d’entretiens avec l’intéressé paru en 2010.

Le petit-fils d’un vigneron montreusien a d’abord été journaliste avant de plonger dans le huitième art. Grand reporter pour la Gazette de Lausanne, il a couvert les guerres d’Indochine ou d’Algérie. Proche des indépendantistes, il a même facilité le contact au moment des accords d’Evian.

LireAccords d’Evian: le récit de Charles-Henri Favrod 

L’homme a également travaillé pour la radio et la télévision, il a dirigé les éditions Rencontre, lancé la collection Edma ou l’Atlas des voyages. Il ne pouvait habiter le monde sans prétendre à mieux le connaître. «Grand lecteur des classiques, il voulait faire le tour de la Méditerranée, sur leurs traces mais c’est le Tiers Monde qu’il a finalement discerné», rappelle l’écrivain Gilbert Salem, dont Favrod accompagna les premiers pas comme stagiaire à 24 Heures.

«Je lui ai rendu visite à l’hôpital il y a quatre jours. Jusqu’au bout, Charles-Henri Favrod a eu faim du monde. Il avait quelque chose d’un guetteur», estime Patrick Ferla, qui lui a consacré un livre et un Plans fixes. Finalement, c’est la photographie qui le happe, découverte grâce à L’Illustration, dont il lit avidement toute la collection dans un sanatorium de la région. «Imaginez comment était le monde avant qu’on le duplique, qu’on l’inventorie, qu’on photographie chacune des choses qui le constitue? Les gens n’avaient pas idée; comment imaginer le Louvre quand on vit à Angoulême? Il y a eu deux inventions phénoménales au XIXe siècle: la photographie et la psychanalyse, deux fondamentaux», s’enthousiasmait-t-il dans un entretien publié par Le Temps en 2015. «Charles-Henri Favrod nourrissait des passions pour la littérature, les beaux-arts et la photographie. Mais la photographie est devenue la grande histoire de sa vie lorsqu’il a commencé à la collectionner et à rencontrer tous les photographes», souligne Gilbert Salem. «Il avait une connaissance historique, intellectuelle mais également de terrain, renchérit Christophe Fovanna. Il a croisé Capa en Indochine, il est allé voir Giacomelli tirer dans son labo, c’est-à-dire au milieu des chèvres, il était ami de Franck et Cartier-Bresson.» Cartier-Bresson, qui l’aperçut un jour un Rolleifleix sur le ventre: «Mais il photographie avec le nombril», s’exclama-t-il. La légende veut que Charles-Henri Favrod ait totalement cessé de prendre des images après ce jour.

Le premier musée d’Europe dédié à la photographie

En 1974, le Vaudois fonde la Fondation suisse pour la photographie. En 1985, après des années de lobbying intense, il parvient à créer le musée de l’Elysée, à Lausanne, sur les ruines du Cabinet des estampes. C’est le premier musée d’Europe dédié à la photographie, une révolution.

La création du musée relatée par la Gazette de Lausanne, 15 août 1985.

Ailleurs, au pire on la méprise. Au mieux, on la cantonne à être un département au sein de musées des Beaux-arts. «Charles-Henri Favrod était un visionnaire, un pionnier dans l’histoire de la photographie. Dès le départ, il a pensé l’Elysée comme un musée généraliste ayant pour vocation de défendre la pluralité de la discipline, argue Tatyana Franck, directrice depuis deux ans. C’est lui qui a posé les bases: programmation forte, constitution d’une collection, organisation d’événements comme la Nuit de la photographie, création d’une fondation privée pour récolter des soutiens.» Sans conteste, l’homme contribue à façonner cet écosystème helvétique si propice à l’éclosion des talents photographiques.

L’homme dirige les lieux durant dix ans, le maximum autorisé par la loi cantonale. Il aurait aimé en faire vingt, expliquait-il au Temps vingt ans après son départ.

Entretien réalisé en 1985 avec Charles-Henri Favrod: «J’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants»

Sur les murs de la demeure surplombant le lac s’accrochent les images des plus grands photographes internationaux, de Franck à Capa en passant par Atget, Friedlander ou Man Ray. Des manifestes également. Une semaine après le massacre de Tien-an-Men, Charles-Henri Favrod organise une exposition avec des images réalisées durant le soulèvement par de jeunes photographes, sorties du pays grâce à l’ambassade de France. En 1990, juste après la chute du Mur, il fait venir une centaines de photographes de l’Est et les loge chez l’habitant. «Il était très sensible à la vie des gens. Ce n’est pas un hasard si sa première exposition a été consacrée au photojournalisme de Depardon. Il voulait réhabiliter ces scènes du réel qui n’apparaissaient que dans la presse», précise Patrick Ferla, avant de lancer: «Je lui dois d’avoir appris à lire une image à une époque de zapping où tout le monde fait de la photographie. Par ses expositions, il montrait que les vrais photographes ont un regard». 

La fin de son mandat est ternie par des accusations de mauvaise gestion, dont le directeur sera blanchi. Puis c’est la collection personnelle du passionné qui créé des tensions entre l’État, le musée et son fondateur. Ce dernier reproche aux autres de ne pas mettre en valeur son inestimable collection de près de 30000 photographies. Eux estiment ses demandes irréalistes. Finalement, c’est à Florence, au sein du musée Alinari, que terminent les images. «Je suis allé voir son musée. Là-bas, on l’appelle il Signor Favrod. Il est bien plus reconnu qu’ici, où il a été injustement traité», tranche Gilbert Salem.

Retraité, Charles-Henri Favrod continuait à oeuvrer pour la photographie, publiant régulièrement des livres. Le dernier, consacré à «l’exotisme», a été édité en novembre par Campiche. Il s’intitulait «Le vaste monde». 


 La création de l’Elysée, racontée en 2015 par Charles-Henri Favrod 

«J’ai passé mon temps à réclamer un musée de la photographie, quand j’étais à Pro Helvetia, à l’Office fédéral de la culture, au Kunsthaus de Zurich, au Centre d’art contemporain… Je trouvais insensé qu’il n’existe aucun lieu pour présenter la photographie, et surtout pour l’expliquer. Le début de mes protestations remonte aux années 1950, le musée est né en 1985! J’avais monté une exposition de photographie au Kunsthaus de Zurich mais les conservateurs voyaient cela d’un mauvais œil. Il a fallu l’échec du Cabinet des estampes; il existait un Musée de l’Elysée, consacré à la gravure. C’était la plus grande collection du canton mais à elle seule, elle n’a pas créé l’événement, les lieux étaient désertés. C’est là qu’on m’a proposé de reprendre. A l’époque, les photographes voulaient un «centre», cela m’énervait. Un centre, c’est une concentration, le tout-à-l’égout. Dans un musée, on s’amuse. J’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants. Le Musée de l’Elysée a été le premier d’Europe dédié à la photographie, hormis le Musée Niépce à Chalon-sur-Saône, qui s’intéressait à la technique.»

Lire la totalité de son entretienJ’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants» (juin 2015)


Et maintenant? 

«Je vois mal le musée quitter ces lieux, déclarait Charles-Henri Favrod en 2015. C’est incommode mais sympathique. Et je vois mal ces trois musées cohabiter, j’espère qu’il n’y aura pas trop de hargne au mètre carré.» Le fondateur du musée ne cachait pas son manque d’enthousiasme pour le pôle muséal, rebaptisé Plateforme 10, qui doit réunir en 2019 l’Elysée, le Musée cantonal des Beaux-Arts, le Mudac, ainsi que les fondations Toms Pauli et Felix Valloton.

«Les choses ont changé, balaie Tatyana Franck, directrice du musée de la photographie depuis 2015. Lorsque Charles-Henri Favrod a créé le musée, il a dû se battre pour faire reconnaître la photographie comme un art. Nous, nous sommes battus pour obtenir suffisamment de mètres carrés! La bâtisse actuelle est une magnifique maison de maître mais il était temps de construire un vrai musée plutôt que de réhabiliter. Nous disposons d’un patrimoine extraordinaire que nous ne pouvons montrer au public faute de salle pour nos collections, nous ne pouvons pas accueillir les personnes handicapées au premier étage, nos murs ne sont pas faits pour les grands formats, etc.»

Espaces totalement modulables

Si certains estiment que l’Elysée n’est pas sorti gagnant des négociations pour se répartir les surfaces, obtenant notamment un étage enterré, la maîtresse des futurs lieux se dit ravie des 1500 mètres carrés à venir. «Les espaces, totalement modulables, nous permettront de rester ouvert en permanence, y compris pendant le montage des expositions. Nous bénéficierons de 200 mètres carrés pour présenter les œuvres de nos collections, nous aurons un espace dédié à la médiation, un autre au multimédia et surtout un accès direct à nos réserves», énumère avec gourmandise Tatyana Franck. Charles-Henri Favrod, lui, avait résolu le problème autrement; il ne fermait le musée qu’une seule journée entre deux expositions, et tant pis pour la scénographie. 

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