Hommage

Charles-Henri Favrod, une vie au service de la photographie

L’intellectuel est décédé peu avant ses 90 ans. Journaliste, producteur, écrivain, il avait fondé le Musée de l’Elysée en 1985

Une visite chez Charles-Henri Favrod donnait toujours le sentiment d’être un hôte de marque. Parce qu’il recevait dans son appartement situé dans le château de Saint-Prex, parce que des toiles de Cocteau ou de Vallotton dialoguaient dans son salon, parce qu’il proposait un petit verre de liqueur et avait préparé quelques amuse-bouches et parce qu’il s’exprimait avec ce français élégant et précis qui distingue généralement les vieux messieurs parisiens. Le fondateur du Musée de l’Elysée s’est éteint ce dimanche, quelques mois avant ses 90 ans. «On dit que l’on voit défiler les images de sa vie à l’instant de sa mort. Charles-Henri Favrod m’avait confié: «En ce qui me concerne, cela m’inquiète un peu!» Il avait des milliards de photographies dans la tête», relate Christophe Fovanna, auteur d’un livre d’entretiens avec l’intéressé paru en 2010.

Une première carrière de journaliste

Le petit-fils d’un vigneron montreusien a d’abord été journaliste avant de plonger dans le huitième art. Grand reporter pour la «Gazette de Lausanne», il a couvert les guerres d’Indochine ou d’Algérie. Proche des indépendantistes, il a même facilité le contact au moment des Accords d’Evian.

Lire cette archive: le «calepin de Charles-Henri Favrod» dans la «Gazette de Lausanne» du 12 décembre 1958

A lire aussi: Accords d’Evian: le récit de Charles-Henri Favrod

L’homme a également travaillé pour la radio et la télévision, il a dirigé les Editions Rencontre, lancé la collection Edma ou l’Atlas des voyages. Il ne pouvait habiter le monde sans prétendre à mieux le connaître. «Grand lecteur des classiques, il voulait faire le tour de la Méditerranée sur leurs traces, mais c’est le tiers-monde qu’il a finalement discerné», rappelle l’écrivain Gilbert Salem, dont Favrod accompagna les premiers pas comme stagiaire à «24 heures».

Finalement, c’est la photographie qui le happe, découverte grâce à «L’Illustration», dont il lit avidement toute la collection dans un sanatorium de la région. «Imaginez comment était le monde avant qu’on le duplique, qu’on l’inventorie, qu’on photographie chacune des choses qui le constituent? Les gens n’avaient pas idée; comment imaginer le Louvre quand on vit à Angoulême? Il y a eu deux inventions phénoménales au XIXe siècle: la photographie et la psychanalyse, deux fondamentaux», s’enthousiasmait-il dans un entretien publié dans «Le Temps» en 2015.

Notre interview de 2015: Charles-Henri Favrod: «J’ai autorisé dès le départ les chiens et les enfants»

«Charles-Henri Favrod nourrissait des passions pour la littérature, les beaux-arts et la photographie. La photographie est devenue la grande histoire de sa vie lorsqu’il a commencé à la collectionner et à rencontrer tous les photographes», souligne Gilbert Salem. «Il avait une connaissance historique, intellectuelle mais également de terrain, renchérit Christophe Fovanna. Il a croisé Capa en Indochine, il est allé voir Giacomelli tirer dans son labo, c’est-à-dire au milieu des chèvres, il était ami de Frank et Cartier-Bresson.» Cartier-Bresson, qui l’aperçut un jour un Rolleiflex sur le ventre: «Mais il photographie avec le nombril», s’exclama-t-il. La légende veut que Charles-Henri Favrod ait totalement cessé de prendre des images après ce jour.

Sa collection est exposée en Italie

En 1974, le Vaudois fonde la Fondation suisse pour la photographie. En 1985, après des années de lobbying intense, il parvient à créer le Musée de l’Elysée, à Lausanne, sur les ruines du Cabinet des estampes. C’est le premier musée d’Europe dédié à la photographie, une révolution.

L’homme le dirige durant dix ans, le maximum autorisé par la loi cantonale. Il aurait aimé en faire vingt, expliquait-il au «Temps» vingt ans après son départ. Sur les murs de la demeure surplombant le lac s’accrochent les images des plus grands photographes internationaux, de Frank à Capa en passant par Atget, Friedlander ou Man Ray. Des manifestes également. Une semaine après le massacre de Tian’anmen, Charles-Henri Favrod organise une exposition avec des images réalisées durant le soulèvement par de jeunes photographes, sorties du pays grâce à l’ambassade de France. La fin de son mandat est ternie par des accusations de mauvaise gestion, dont le directeur sera finalement blanchi. Puis c’est la collection personnelle du passionné qui crée des tensions entre l’Etat, le musée et son fondateur. Ce dernier reproche aux premiers de ne pas mettre en valeur son inestimable collection de près de 30 000 photographies. Les accusés estiment ses demandes irréalistes. Finalement, c’est à Florence, au sein du Musée Alinari, que finiront les images. «Je suis allé voir son musée. Là-bas, on l’appelle il Signor Favrod. Il est bien plus reconnu qu’ici, où il a été injustement traité, estime Gilbert Salem. Peut-être parce qu’il intimidait les gens, avec sa manière si élégante de se tenir et de parler.»

Retraité, Charles-Henri Favrod continuait à œuvrer pour la photographie, publiant régulièrement des livres.


«Comme dans un miroir, Entretiens sur la photographie», Charles-Henri Favrod et Christophe Fovanna, Infolio, avril 2010.

Publicité