N'est-il pas ringard? On peut s’interroger sur l’ancienneté de ce clown à moustache courte et vêtements trop longs. Né un 16 avril du XIXe siècle, Charles Chaplin parle-t-il en 2016? Charlot fait-il rire, et réfléchir, aujourd'hui? Que dire de ces pantalonnades dans lesquelles le vagabond file des coups de pied aux fesses des policiers – ou de ces mélos à chaudes larmes, ou des plaidoyers pacifistes grandiloquents?

L'engouement suscité par l'ouverture, dimanche, du Chaplin's World apporte une première réponse. Les gazettes mondiales accourent. Avivée par l'interminable mise en œuvre du projet, la curiosité locale est vive. En sus, ces dernières années, les restaurations des courts et des longs métrages de Chaplin pour le DVD ont triomphé.

Un charme, une sincérité

Chaplin immortel? Plutôt une perpétuelle fascination. D'abord, le Charlot des petits: à l'heure des consoles et des casques de réalité virtuelle, qui n'a pas constaté l'étonnante attractivité, auprès des enfants, de ces séquences muettes, malgré leur noir-blanc strié et tressautant? Le charme ne réside pas seulement dans le gag et sa répétition, ou dans le sentiment mis en scène.

Il faut replonger dans ces films d'il y a si longtemps pour (re) découvrir l'aimantation cinématographique produite par Chaplin, cette permanente sincérité de l'acteur, mime et cinéaste, même dans la bouffonnerie la plus loufoque.

Chaplin a façonné l'industrie du cinéma

Il y a plus. Le musée qui s'ouvre à Corsier-sur-Vevey, ainsi que la dernière biographie proposée par Peter Ackroyd, montrent l'étonnante modernité de Charles Chaplin. Bien sûr, aucune figure n'a fait en elle-même le XXe siècle. Mais il est de ceux qui l'ont structuré. Il a façonné le cinéma, tel qu'il devait devenir. Porté par cette industrie naissante, avec des profits exponentiels, il a été le premier people planétaire, dans une ampleur qui demeure même difficile à appréhender à l'heure d’Internet. Au temps du cinéma muet, des cités ouvrières américaines aux campagnes japonaises en passant par des villages d'Amérique du sud, Charlot a généré une adoration jamais égalée. En comparaison, les superhéros des actuels blockbusters hollywoodiens ont l'air de calamars en slips fluo se liquéfiant sur l'étal Facebook d'un poissonnier à la dentition noirâtre.

C'est ainsi que claudique le monde

Charlot claudique en zigzaguant, et l'on mesure à quel point cette marche-là illustre encore celle du monde. Chaplin parle du rôle de l’artiste dans la cité, dénonce la dictature, revient aux rues des pauvres dans une société qui se raconte des fariboles sur sa croissance.

En 2016, au moment où des gourous prédisent la fin du travail en raison de la robotisation totale, la roue des Temps modernes tourne toujours. Oui, Chaplin/Charlot ne vieillit pas. Parce que désormais, ce sont nos fesses qu'il botte.


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