Pour certains cinéphiles parmi les plus jeunes, Charlie Kaufman est une sorte de dieu. Quoi de plus normal dès lors qu'il se prenne pour Dieu? A 49 ans, sans doute frustré de ne pas avoir eu le dernier mot sur ses projets passés (Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, réalisés par Spike Jonze, Human Nature et Eternal Sunshine of the Spotless Mind, par Michel Gondry, et Confessions d'un homme dangereux, par George Clooney), l'homme qui a révolutionné l'art du scénario a fini par se dire qu'on ne saurait être mieux servi que par soi-même. Erreur.

Passé réalisateur, Kaufman n'a qu'un but: illustrer servilement le dernier scénario, forcément génial, qu'il a concocté. D'où une absence de recul et de fraîcheur qui ne tardent pas à se faire sentir à l'écran. Aussi original que soit son nouveau «concept», qui consiste à considérer la vie entière comme un théâtre, avec plusieurs niveaux de mise en abyme, on cale.

Le héros de l'histoire, nouvel alter ego, s'appelle cette fois Caden (Philip Seymour Hoffman) et est metteur en scène dans un théâtre de province. Son mariage va à vau-l'eau et il a une romance manquée avec la caissière (Samantha Morton). Puis le récit s'emballe: sa femme peintre (Catherine Keener) disparaît à Berlin avec une amie lesbienne et il refait sa vie avec une jeune actrice (Michelle Williams). Hypocondriaque, persuadé qu'il va bientôt mourir, il rassemble une troupe de fidèles dans un grand entrepôt de New York et imagine un «work in progress» autobiographique d'une intégrité absolue...

Vision nombriliste

Entendu, tout cela a l'air fort ambitieux et amusant. Et en effet, avec des comédiens qui commencent à rejouer sa vie, tandis que le décor se transforme doucement en une ville entière, un joli vent de folie commence à souffler. Mais c'est justement par contraste que sa vision nombriliste et masochiste rattrape notre «génie». Mari sans attrait, amant déplorable et père indigne, Caden ne fait que s'enfoncer, dans une autoflagellation de moins en moins drôle. Et lorsqu'il assiste à la mort de sa propre fille, on crie grâce! Dans Synecdoche, New York (intitulé d'après une figure de rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout ou le contraire) censé créer un monde à son image, Kaufman révèle surtout les fondements sinistres de son imaginaire.