Musique

Charlie Parker et Erroll Garner, enchanteurs inédits

Retrouvailles émouvantes avec les deux jazzmen, dont on exhume des trésors jamais édités, et tout sauf anecdotiques

Deux fois au moins, ces derniers temps, notre cœur de mélomane a fait «boum». Rien à voir avec la mésaventure des Dupondt dans Tintin au pays de l’or noir: ici, l’essence n’est pas frelatée, même si on a d’abord envisagé le canular. Annoncer tout de go des Unissued Takes de Charlie Parker, et dans la foulée un recueil entier d’interprétations d’Erroll Garner tout simplement passées à la trappe, c’est le fantasme absolu.

Trésors bloqués ou égarés

Il faut y croire: ces trésors existent, souvent bloqués par des problèmes de droits, ou égarés dans les caves des studios, bien plus opaques que celles du Vatican. On ne parle pas ici du tout-venant de l’inédit, pour l’essentiel concerts plus ou moins bien captés qui jettent un éclairage vaguement alternatif sur l’œuvre connue d’un artiste. Ready Take One ressemble à un vrai disque d’Erroll Garner, et pour cause: toutes ces pièces, presque toujours des premières prises, proviennent de studios d’enregistrement, et bénéficient donc des moyens techniques les plus performants de l’époque.

Le disque s’ouvre sur une dentelle de notes égrenées au conga, qui sembleront suspectes aux adorateurs du Concert By The Sea mais très familières aux garnériens de la dernière heure. Ces années 1967-1971 sont celles où le pianiste s’appuyait invariablement sur un arrière-plan percussif (conga, bongo) pour rajeunir son jeu, qui n’en avait nullement besoin. En résultèrent des disques estimables mais un brin formatés, que Ready Take One surpasse de façon inespérée par sa spontanéité à fleur de… prise. Soit, exhumé un demi-siècle plus tard, «LE» disque de Garner pour cette période conclusive de son œuvre.

Parmi les scoops, on relève la première version jamais enregistrée du standard de Caesar et Youmans «I Want To Be Happy» par un Garner dont ç’aurait pu être la devise et pourquoi pas l’indicatif: où trouver piano plus heureux que le sien dans l’entière jazzosphère?

Sidérantes introductions

C’est bien ce que disent les grognements chaleureux du maestro (rien ou si peu à voir avec les intempestifs cris de macaque de Keith Jarrett), intégrés à la substance de l’œuvre au point de former une soufflerie sur laquelle viennent se déposer, comme suspendues entre ciel et terre, les phrases si (é)mouvantes du pianiste.

On retrouve aussi, à deux reprises au moins («Caravan», «Chase Me»), ces introductions sidérantes, génialement déconnectées de la suite de l’interprétation, véritables morceaux dans le morceau. Si l’on s’avisait un jour de les mettre bout à bout, on obtiendrait le plus inclassable des aliens stylistiques, quelque part entre le postimpressionniste mutant et le mentor lointain de Cecil Taylor. Cure d’euphorie assurée, ce Ready Take One remplace avantageusement les antidépresseurs les plus prescrits.

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Fragments arrachés

L’intérêt du Unheard Bird de Parker est d’un autre ordre. Plus encore que la partie achevée de son œuvre, ces fragments arrachés à un très improbable Tout déclenchent une méditation vertigineuse sur le génie et sur la notion, soudain si problématique, d’«œuvres complètes».

L’incapacité à se répéter, la faconde, l’urgence dont chaque solo de Parker est une sorte de raccourci aléatoire, tout cela pose la question de la «complétude» en des termes qui frisent le délire: où commence, où s’arrête l’œuvre d’un artiste? Comment et surtout de quel droit ignorer les répétitions, mises au point, échauffements, toute cette périphérie d’une œuvre qui, avec Parker, devient aussi essentielle que son centre supposé, soudain si relatif? D’ailleurs, lui arrivait-il de jouer dans son sommeil, de rêver ses solos?

Humilité et perplexité

Auquel cas il faudrait absolument mettre la main sur cette matière onirique pour prétendre à l’intégralité. On en sort tout chamboulé dans ses certitudes de musicologue cartésien, habitué à numéroter des prises, à les ranger par ordre d’excellence: que faire quand il n’y a pas d’ivraie? Tout simplement admettre, avec humilité et perplexité, que les faces «officielles» ne le sont devenues que par hasard. Une convention dont ces 48 «incompletes, false starts, alternate takes», toutes de pur bonheur, soulignent le total artifice.


A écouter

Charlie Parker, «Unheard Bird – The Unissued Takes» (2 CD Verve/Universal Music)

Erroll Garner, «Ready Take One» (Octave Music/Sony Music)

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