Elle a l’audace de ne pas se maquiller. Pas besoin. Lorsqu’elle surgit, après avoir dévalé les escaliers 4 à 4, on sait que c’est elle. Avec sa jolie bouche gainsbardienne, son grand corps mince, flanqué d’un t-shirt gris souris trop grand pour elle retroussé sur les épaules, elle est telle qu’on l’imaginait. Simple, radieuse. D’une beauté naturelle.

Son sourire, c’est ce qu’on voit tout de suite. Sa gentillesse et sa vivacité d’esprit, c’est ce qu’on voit ensuite. «Je crois que j’ai attrapé froid», s’excuse-t-elle. Rencontrer Charlotte Gainsbourg, c’est un peu comme se planter devant un patrimoine culturel et admirer. Se taire et écouter. Elle a tellement de choses à raconter de toute façon. Pas bêcheuse pour un sou, elle répond le plus franchement, le plus spontanément possible. Pour faire plaisir, pour parler de son métier, pour défendre son dernier film Antichrist, de Lars Von Trier, taxé d’être misogyne à Cannes. Personnellement, on pense que c’est surtout un film sur la misogynie, on le lui dit, elle acquiesce, donne son sentiment.

Dans le joli et discret hôtel parisien Montalembert, tout près de la rue du Bac dans le VIe arrondissement, l’Effrontée (Claude Miller, 1985) donne sa vision à elle, artistique, du film. Elle pourrait en parler des heures. Avec sa voix si particulière. Une voix mesurée, chaleureuse, réservée. Une voix drapée du voile de la fumée. On devine le timbre de sa mère, Jane Birkin. Mêlé à celui du père, dont on retrouve quelques traits sur ce visage qu’a choisi la marque Gérard Darel pour la représenter.

On revient sur la discussion. Après Cannes, ses enfants ont subi des moqueries, paraît-il. Vrai? «Vous savez comment sont les enfants à l’école… Mais je les avais prévenus. Pas de toute l’histoire, car ils sont trop jeunes. Oui, je me suis demandé s’ils allaient en souffrir. Mais je me suis un peu cachée derrière le fait que ma mère avait déjà fait ça avant! Je n’ai pas trop mal vécu Je t’aime moi non plus, à l’époque (1976), alors ça m’a donné une approbation, le droit de tourner ce film.» Elle rit.

Est-ce pour cette raison qu’elle a accepté le projet? «Ah non, pas du tout. Mais j’étais heureuse de me dire que moi aussi j’allais pouvoir faire un truc un peu choquant. Parce que je trouve ça excitant, non pas de tourner un film provoquant, mais un film qui surprend.»

Une façon aussi, peut-être, de s’affranchir d’une renommée qui la précédait. Affirmer sa carrière. A 38 ans le 21 juillet prochain, Charlotte Forever a chanté trois albums, joué dans trente-quatre films, deux téléfilms, une pièce de théâtre, remporté deux Césars et un Prix d’interprétation à Cannes, qu’elle dédiera à son célèbre et défunt père.

Dans le petit salon privé du Montalembert, à l’évocation de Serge Gainsbourg, Charlotte répond du tac au tac. «Son influence est toujours là, beaucoup, et celle de ma mère aussi. Elle est immense parce que ça m’arrive de tous les côtés. J’ai tout ce qu’ils m’ont donné, tout ce qu’ils ont fait, qui est public, tout ce qu’ils ont dit, qui est public aussi. C’est très difficile de se blinder et de se dire «je fais sans leur avis, je fais mon propre chemin, je construis ma propre personnalité». C’est vachement difficile, je suis encore à jouer des coudes.»

Et puisqu’on parle de coudes, c’est avec les mains que Charlotte parle. Beaucoup. Elles tournoient, virevoltent. Elles se posent. Repartent. Replacent un verre bien au centre de la table, à équidistance des bords. Et aussi une carafe, qu’elles recentrent bien au milieu d’un petit rond de bière en tissu. Tiens, un peu maniaque, Charlotte Gainsbourg? Elle rit, franchement. «J’ai un truc complètement maniaque, je pense que ça vient beaucoup de mon père qui replaçait les objets.»

Et ça lui prend du temps. Charlotte, ce qu’elle aime faire, un peu comme un vice inavouable, c’est les jeux destinés à ses enfants. «J’ai un comportement accro. Si je commence à faire des choses manuelles, je ne m’arrête pas. Des choses qui n’ont aucun intérêt, où on sait exactement quoi faire, des trucs qui me rassurent, qui me rappellent l’école où on avait un devoir à faire et où on savait quoi faire.» Elle rougit, s’amuse.

«Quand j’ai un mode d’emploi, je fais exactement ce qui est écrit, il n’y a absolument rien d’artistique là-dedans. Pour une recette de cuisine par exemple, je vais faire exactement ce qui est demandé, je vais peser les aliments, vérifier la température du four. J’ai un côté totalement maniaque.»

La voix se fait plus chevrotante lorsqu’elle évoque l’année 2007. Elle se casse même, quelques secondes, lorsqu’elle confie son «problème à la tête», en fait une hémorragie cérébrale suite à un accident de jet ski en septembre. Elle tremble un peu plus ensuite, peine à mettre en mot le décès de Heath Ledger, son partenaire dans I’m Not There, survenu quelques mois plus tard, le 22 janvier 2008. «Une année un peu dure», ponctue-t-elle.

Autant de raisons qui l’ont poussée à «explorer» l’univers de Lars Von Trier. «J’avais envie et j’ai eu plaisir à souffrir en sachant que cela allait s’arrêter, que c’était une épreuve et qu’il y avait une fin évidemment. C’était un plaisir un peu masochiste. Parce que j’avais envie d’éprouver toutes ces émotions. Comme acteur on cherche à aller le plus loin possible, parfois dans la comédie, parfois dans la souffrance, l’acharnement. Toutes les expériences se valent.»