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Charlotte Gainsbourg à Montreux, au nom des morts

La chanteuse et comédienne française était lundi soir au Montreux Jazz pour un concert placé sous le signe des disparus. Beau et émouvant

Après dix minutes de concert, on se dit que tout ça est peut-être un peu lisse, sans aspérité. Charlotte Gainsbourg est là, sur la scène du Montreux Jazz Lab qu’elle avait déjà foulée en 2010 lorsqu’il s’appelait encore Miles Davis Hall, tout en fragilité susurrante, de profil devant un clavier, entourée d’un groupe solide. On y reconnaît notamment Paul Prier et Bastien Doremus, qui travaillent en duo sous le nom de Toys et ont accompagné Christine & the Queens, le batteur Louis Delorme, vu avec Air, et le chanteur écossais Gérard Black, aperçu quant à lui au sein de François & the Atlas Mountains et qui s’est choisi le pseudo de Babe pour ses projets solos. Ce groupe est finalement tellement solide que sur les premiers morceaux, Lying With You puis Ring‐a‐Ring o’Roses, il étouffe quasiment la Française.

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Un album de deuil

On sait Charlotte Gainsbourg timide, peu à l’aise sur scène. D’autant plus que l’album qu’elle défend dans le cadre de la deuxième tournée de sa carrière, Rest, est un disque de deuil, un disque hanté par les fantômes, celui de sa sœur Kate, décédée en 2013, et de ce père disparu en 1991 alors qu’elle n’avait juste pas 20 ans. Au fil des titres, la chanteuse trouve finalement sa place, remplit l’espace. Elle reprend alors Heaven Can Wait, le morceau que lui avait écrit Beck pour IRM (2009), et le concert décolle. Plus tard, elle transcendera The Songs That We Sing, merveille pop concoctée par Jarvis Cocker (Pulp) et Neil Hannon (The Divine Comedy) pour 5:55, l’album qui en 2006 avait marqué son retour à la musique, deux décennies après le fondateur Charlotte for Ever, offrande du grand Serge à sa petite fille adorée.

Des tubes fluorescents donnent à la scène quelque chose de théâtral, encadrent Charlotte et ses musiciens. C’est à la fois simple et très beau. En milieu de concert, une version monstre de Deadly Valentine qui vire en communion électro révèle une chanteuse à l’aise avec son charisme évanescent, heureuse d’être là; on la sent habitée par les paroles qui font de Rest son disque le plus personnel, le plus abouti aussi. Ainsi des Oxalis, balade dans le cimetière de Montparnasse, un morceau musicalement sidérant joué en fin de concert, moment suspendu.

… et «Lemon Incest»

En guise de baisser de rideau, elle se lance alors dans ce Lemon Incest qu’elle chantait jadis avec Serge, dont elle s’approprie les mots. On sent son émotion, et elle nous gagne, plus encore que sur ce Charlotte for Ever interprété un peu plus tôt juste après Kate, comme pour réunir deux sœurs à jamais séparées. Sur la scène du Jazz Lab, il y avait lundi soir la fragile Charlotte et ses solides musiciens. Mais aussi l’ombre immense et aimante d’un père dont on n’a pas fini de mesurer l’influence.

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