Portrait

Charlotte Pudlowski et Mélissa Bounoua, inséparables du podcast

Après avoir lancé la série de podcasts «Transfert» sur Slate.fr en 2016, les deux Françaises récidivent avec «Entre», une émission audio qui nous plonge au fil des épisodes dans le quotidien d’une fillette de 11 ans

Depuis des mois, les oreilles plaquées par la mousse du casque, Charlotte Pudlowski et Mélissa Bounoua écoutent. Les voix de Transfert, le podcast natif lancé par les deux trentenaires il y a un peu moins de deux ans pour Slate.fr. Celle de Justine, la jeune protagoniste extralucide du podcast Entre, le tout premier de Louie Media, leur studio lancé en mars. Mais aujourd’hui, c’est elles qu’on écoute. Prendre la parole pour parler de leur passé, de leur passion, est un plaisir qu’elles ne boudent pas. Surtout Charlotte Pudlowski. «Il y a quand même quelque chose de l’ordre du fantasme réalisé: tous les matins, je me lève, je vais retrouver ma meilleure pote et on crée ensemble notre truc… Parfois, j’ai l’impression de vivre dans Hélène et les garçons.»

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Il s’en est passé, des choses, depuis leurs petits-déjeuners dans le Missouri, attablées face à leurs bagels chocolate chips & cream cheese, l’une lisant le New York Times (Mélissa), l’autre écoutant les rediffusions de Radio France en podcasts (Charlotte). C’était il y a dix ans. Depuis, les deux Françaises, ex-camarades de Sciences Po, ex-colocs lors d’un échange universitaire de six mois aux Etats-Unis, ex-collègues chez Slate, ont fondé Louie Media et se sont inventé une vie juste à leur taille. Loin de toute zone de confort et de tout conformisme.

«On était dans la même classe en master à Sciences Po, explique Charlotte, mais on ne se connaissait pas. C’est seulement pendant l’échange universitaire dans le Missouri qu’on a réalisé qu’on avait répondu à la même petite annonce pour un appartement.» Dans le «bled paumé» qui les accueille, leur amitié se nourrit d’un intérêt commun pour tout ce qui émerge et étoffe l’offre journalistique des deux côtés de l’Atlantique, à une époque où les mots «pure players», «storytelling» et «réseaux sociaux» laissent encore dubitatif le commun des Européens.

L’amour du risque

Adolescentes déjà, elles «marinent dans la même ambition intellectuelle», dans des chaudrons bien différents, d’un bout à l’autre de Paris. «J’ai eu une enfance très privilégiée, dans le XVIe arrondissement de Paris, avec un père avocat qui avait lui-même fait Sciences Po, et une mère pour qui la culture, l’éducation étaient extrêmement importantes. Ils m’ont donné le goût de la parole», raconte Charlotte. Chez elle, «on parle beaucoup et on parle fort». On se passionne pour les histoires, aussi. «On se racontait plein de choses. J’écrivais de petits romans. Il y en a même un de 25 pages que j’ai envoyé chez Gallimard, gamine. On m’a gentiment répondu non. Je ne l’ai pas trop mal pris.»

Un peu comme les blogs à leurs débuts, le podcast, c’est un format où tu peux faire ce que tu veux, comme tu veux, aujourd’hui.

Mélissa, elle, grandit en banlieue parisienne, «scolarisée en zone d’éducation prioritaire, dans l’un des pires collèges de France. J’ai toujours été «la bonne élève». On me disait: «Tu seras médecin ou avocate.» Ado, elle lit Libération et Télérama qui traînent sur la table, et son goût pour l’écriture la conduit à proposer, à 16 ans, des chroniques pour le magazine Muteen. Un jour, par le biais d’un cousin, elle découvre l’existence de classes préparatoires littéraires publiques et décide de préparer les concours d’écoles de journalisme. Ses parents la soutiennent – même s’ils auraient été plus rassurés de la savoir en médecine, lancée sur les rails d’une carrière sans risque.

Pas de chance: le risque, elles courent toutes les deux après. Cette fibre entrepreneuriale prend tout son sens aux Etats-Unis. «En France, on était terrorisé par le marché de l’emploi en journalisme, alors que là-bas on parlait de créer de nouveaux médias pour remplacer ceux qui allaient mal», résume Mélissa.

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D’autres voix que la mienne

Au fil de leur (jeune) carrière, elles explorent différents aspects du métier: elles passent toutes les deux par 20 minutes, puis par Arte et L’Obs pour Mélissa, avant de se retrouver chez Slate, dont Charlotte devient rédactrice en chef en 2015. Où qu’elles soient, peu de choses semblent les enthousiasmer davantage que l’aventure intellectuelle (à part, peut-être, un vrai bon petit-déjeuner). Le podcast s’impose comme leur terrain de jeu alors qu’elles commencent toutes les deux à s’ennuyer dans leur job respectif. «Un peu comme les blogs à leurs débuts, c’est un format où tu peux faire ce que tu veux, comme tu veux, aujourd’hui», souligne Mélissa. Parmi les nombreux aspects qui les motivent à créer leur propre studio: l’intérêt pour l’émergence de nouvelles voix, notamment celles de femmes, hors du regard d’une société encore très patriarcale.

Dans ce parcours professionnel à haute teneur en adrénaline, où s’arrête l’ambition et où commence le stress de ne pas faire assez, assez bien, assez vite? Charlotte s’avoue «méga angoissée par le bonheur: on a besoin de profiter de la vie à fond, et cela avec toutes les découvertes intellectuelles possibles, toute la palette de bonheurs possibles. On n’est pas dans un culte sarkozyste du travail, ni dans une fascination pour la «start-up nation». On a juste la chance d’aimer passionnément ce qu’on fait.»

Cette boulimie d’expériences requiert des nuits courtes, une énergie dingue, beaucoup de fous rires et un budget plats réconfortants non négligeable. La récompense dépasse leurs espérances. «On a essayé de ne pas appliquer de recette, de créer quelque chose d’exigeant mais qui reste hyperaccessible. On peut être fières de ça.» Début de l’histoire.


Profil:

1986: Naissance à Boulogne-Billancourt (CP) et Saint-Maurice (MB).

2008: Voyage ensemble dans le Missouri.

2016: Débuts de «Transfert».

2017: Lancement de Louie Media.

2018: Lancement de «Entre».

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