On sonne chez Charlotte Rampling, un chat angora géant vient à notre rencontre. Elle est pieds nus, la démarche souple. De magnifiques tableaux sur les murs, qui nous rappellent que l’actrice est aussi une femme qui peint. Son travail est dans son atelier, ailleurs dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris, où elle s’est installé une chambre à elle, pour reprendre l’expression de Virginia Woolf, et où personne ne vient jamais. Charlotte Rampling a une grande endurance à la solitude dont elle a fait mieux que son alliée: une nécessité. On devine qu’elle a, ce qui est antinomique pour une comédienne fût-elle de sa trempe, peu besoin du regard des autres. Ce qui ne l’empêche pas d’être immédiatement en lien avec autrui. Rien de conventionnel dans sa conversation.

De même sa biographie, parue à l’automne sous le titre Qui je suis, n’a rien de convenu. Ceux qui espèrent et attendent un gros livre de mémoire linéaire seront déçus. Coécrit avec Christophe Bataille, Qui je suis est davantage un essai littéraire où Charlotte Rampling cherche, à travers les mots, l’essence de sa vie. Elle la polit comme on le dit d’un galet par la mer. On s’assoit côte à côte, sur le canapé. Lorsqu’une question sonne douloureusement, Charlotte Rampling tourne la tête de côté, vers l’ombre. Le 2 octobre dernier, son compagnon, Jean-Noël Tassez, est mort d’une longue maladie. Charlotte Rampling n’esquive rien. Elle semble solide et très calme, a la politesse de donner le sentiment que cette énième interview est un plaisir. Elle sourit.

Propos malencontreux

On a rencontré Charlotte Rampling avant qu’elle n’apprenne qu’elle faisait partie des cinq candidates à rester en lice pour l’Oscar de la meilleure actrice, avec Brie Larson, Cate Blanchett, Saoirse Ronan et Jennifer Lawrence. Et donc avant qu’elle ne grille rapidement toutes ses chances par un propos malencontreux: à la journaliste d’Europe 1 qui lui demande le 22 janvier ce qu’elle pense de l’absence d’acteurs noirs nominés, elle répond «On ne peut jamais savoir si c’était vraiment le cas, mais peut-être que les acteurs noirs ne méritaient pas d’être dans la dernière ligne droite.» Patatras, le mal est fait. Même si l’actrice se rattrape les jours suivants en expliquant que ses propos ont été mal interprétés: elle voulait dire que si les acteurs noirs ne méritaient peut-être pas d’aller jusqu’aux Oscars, c’est parce qu’ils avaient été discriminés en n’ayant pas accès aux meilleurs rôles et aux meilleurs films. Et que le mal était donc à traiter bien en amont de la cérémonie de remise des prix.

Charlotte Rampling est ainsi: pas stratège pour un sou. Si elle obtient malgré tout ce week-end la précieuse statuette, ce serait la consécration d’une comédienne qui n’a jamais été carriériste, mais qui a suivi ses pulsions, sa fantaisie, ses désirs, et leurs éclipses, sans jamais, pour autant, qu’on ne l’oublie. Et on la soupçonne de n’être finalement pas malheureuse de s’être mise hors champ. Que ferait-elle d’ailleurs de la sculpture rutilante, dessinée par Cedric Gibbons, le responsable artistique de la MGM entre 1924 et 1956? C’est le genre d’objet qu’on planque à la cave ou qu’on enterre dans le jardin si on en a un, et qui n’existe que par ce qu’il signifie: l’éclatante victoire. Dans le salon à la moquette épaisse, aux lignes pures et aux couleurs discrètes de Charlotte Rampling, on ne lui voit nulle place possible.

C’est donc une femme au visage sans fard qui nous ouvre la porte. Une femme qui comme tout le monde est née à une date – en ce qui la concerne, le 5 février 1946 – et dans un lieu – l’Essex, en Angleterre – mais qui dit que sa vie ne correspond à aucun déroulement linéaire. Elle le sait: pendant des années, elle s’est efforcée, avec l’aide d’une amie, de consigner consciencieusement dans un cadre tous les événements qui constituent une vie, avec son lot d’anecdotes. Ecrire une autobiographie conventionnelle en somme. Impossible. «Je débordais constamment vers autre chose. Quitte à écrire pour la première fois un livre, j’avais besoin que l’écriture me révèle à moi aussi un secret. Il n’y a rien de plus ennuyeux que de relater ce que l’on sait déjà.»

Drame familial

Avec Qui je suis, titre ironique, elle essaie plutôt de creuser jusqu’à l’os ses sensations. «C’était fascinant, et un peu déroutant, car on était sans but. Christophe Bataille était là comme quelqu’un susceptible de me rassembler. Je le vois comme un Graal.» Au fond du précieux bol, il y a sa sœur, Sarah, sur laquelle Charlotte, la cadette de deux ans, a charge de veiller. Leur père est capitaine d’artillerie. La famille déménage sept fois en treize ans, au gré de ses mutations. Et à chaque nouvelle rentrée scolaire, Charlotte éprouve que sa sœur est son seul point fixe. Elle est pourtant une enfant qui suscite l’inquiétude depuis sa naissance. Et qui a cette drôle de maladie: le somnambulisme. Sarah se tuera au Mexique, le 14 février 1967, un mois après avoir accouché d’un petit garçon. La grand-mère de l’enfant ne saura rien des circonstances de sa mort. Charlotte elle-même apprendra les détails trois ans plus tard. Son père lui fait jurer le secret. Charlotte Rampling écrit: «Je me suis toujours demandé si maman était protégée par ce pacte, ou empoisonnée par le mensonge. C’est peut-être ça, la douleur tranchante de la vérité. Un secret qui nous rend humain.»

Dans la vie de Charlotte Rampling, ce drame scellé est comme un tourbillon qui emporte toute notion du temps. Dès lors, elle est aimantée par ce trou noir. Fuit en France, construit ce qu’elle peut. «Ça m’a pris plusieurs années, pour pouvoir écrire, non pas sur la mort de ma sœur, mais sur comment son absence me constitue», dit-elle.

Quand sa sœur choisit la mort, l’actrice est une vedette du swinging London. Elle s’amuse, éprouve le plaisir que la vie soit légère, fait parfois scandale sans le vouloir. L’époque est aussi euphorisante que les années qui suivront seront pesantes et comme engourdies par le malheur. La jeune femme, qui découvre sa photogénie, n’a pas demandé à être actrice, ni à être modèle. Ce sont les autres qui s’extasient sur sa beauté, qui la lui renvoient. Elle s’est toujours perçue comme le «bon petit soldat» de son père. Elle fuit les miroirs. Lorsqu’on s’étonne qu’une femme si peu intéressée par son image soit devenue actrice, elle répond: «J’ai choisi en fonction des qualités que l’on me prêtait.» Et en dépit de ses choix cinématographiques audacieux et reconnus, elle ne tarde pas à s’éclipser des écrans «… et de moi-même», ajoute-t-elle. C’était quelques années après la mort de Sarah, comme si l’onde de fond provoquée par celle-ci resurgissait. «Je n’ai pas vraiment disparu, mais j’étais absente à tout. Les gens pouvaient être à mes côtés, me parler, et pendant ce temps, je fuyais. Je ne parvenais même plus à dire un mot. J’étais complètement déconnectée du moment présent. C’est une forme de dépersonnalisation qui permet de ne pas se confronter à sa souffrance. Je me mettais à côté. Tous les boutons clignotaient, je risquais de tomber malade, et j’ai effectivement fait une grave dépression. Mais le deuil a aussi été un moteur extraordinaire.»

Pour s’en extirper, elle découvre le bouddhisme et la méditation, «voies que je n’aurais certainement pas empruntées sans lui». Selon elle, le bouddhisme n’est pas une religion, mais un état de l’être qui permet de vivre calmement et «d’être en paix également avec son corps». Elle creuse: «La religion chrétienne de mon enfance, avec son Dieu, le paradis perdu, et la culpabilité ne m’était d’aucun secours. Elle pouvait à la rigueur me permettre de me contrôler, mais pas de me libérer.»

La vie sans miroirs

Dans son livre, elle a cette drôle de réflexion: quand elle se croise dans les reflets des vitres, elle ne se reconnaît jamais. Elle acquiesce: «Je ne sais pas à quoi je ressemble. Je n’ai pas conscience que c’est moi lorsque je me vois dans un film. Et je n’ai pas envie d’en avoir conscience. C’est mieux de ne pas trop s’attarder sur soi.» Elle est heureuse de ne pas avoir été jeune fille à l’époque des selfies. Aimerait fait le test de vivre sans miroir aucun. Elle se souvient que quand elle prenait des cours de théâtre, elle adorait le moment où l’enseignant demandait aux élèves de jouer avec un masque. «C’était très intéressant car on découvrait que l’on pouvait voir l’expression des partenaires, alors même qu’on n’avait pas accès à leur visage. Cela me fascinait.»

Charlotte Rampling est infiniment émouvante et honnête. Elle dit ce qu’elle pense, cherche, questionne, ne se répète jamais. Au cours de la conversation, nous voici parties en Afghanistan, où elle a vécu plusieurs mois en 1969 avec des nomades, sans avoir prémédité sa fugue. «J’étais partie pour ramener une voiture et je suis restée», dit-elle énigmatiquement. Quelques mois auparavant, déjà star et héroïne d’une comédie hollywoodienne, elle avait vécu dans «une caravane de Gitans», soustraite à tout regard. «Je peux vivre avec rien», dit-elle. Dans son atelier à Saint-Germain-des-Prés, il n’y a ni frigo, ni aspirateur, ni téléphone, ni aucun appareil ménager. «Je ne voulais pas de leur bruit.»

Charlotte Rampling a rêvé que sa sœur était morte deux jours après son suicide, alors qu’elle ignorait son acte. «Sa résonance a effondré à distance ma mère, qui s’est sentie mal au moment même où sa fille se tuait.» Elle se questionne: «On parle souvent de l’étrangeté des pressentiments. Mais arrive-t-il que l’on rêve que des gens sont morts et que ce ne soit pas vrai?»

Son essai autobiographique est court. Son prochain livre fera «six cents pages», blague-t-elle. Le plus dur dit-elle, était «d’accepter de mettre un point final sans avoir tout effacé auparavant. Ou encore qu’à force de travail, l’anecdote ne le soit plus, que son sens soit épuisé. Le défi, dans l’écriture, c’était que le fond et la forme deviennent indissociables, que la forme tienne et surgisse par ce qu’elle porte. On s’approche alors au plus près de ce qu’on est.»