Rencontre

Charlotte de Senarclens, une fille de race prête à tout pour le Musée d’art et d’histoire

Descendante de la famille Fauchier-Magnan, la jeune femme préside la Société des amis du Musée d’art et d’histoire. Elle défend le projet Jean Nouvel qui vise à agrandir l’édifice. Les opposants ont lancé un référendum. La bataille promet d’être déchirante

Charlotte de Senarclens fédère les partisans de l’agrandissementdu Musée d’art et d’histoire à Genève

Elle est prête à se jeter dans la bataille qui s’annonce

La jeunesse de la Vieille Genève. Vous avez rendez-vous avec Charlotte de Senarclens, 36 ans, née Fauchier-Magnan, une dynastie de banquiers. Son nom est un roman, Stendhal pour la fierté, Jean-Jacques Rousseau pour les tourments de la conscience, vous choisirez. Il fleure l’argenterie armoriée, le fumoir des hommes, le cabotage des dames sur le lac. Si vous rencontrez Charlotte de Senarclens, c’est qu’elle porte sur ses épaules le Musée d’art et d’histoire, ce vestige du jour signé de l’architecte Marc Camoletti. Elle a succédé à sa mère, Catherine Fauchier-Magnan, à la tête de la Société des amis du musée. Ça aurait pu n’être qu’honorifique; ce sera homérique.

C’est qu’au pays de Calvin, le Musée d’art et d’histoire est au cœur d’une bataille, symbolique et politique. Par fonction, mais plus encore par conviction, Charlotte de Senarclens s’est muée en championne de son agrandissement, ces jeux de lumière et de transparence promis par le projet Jean Nouvel. En face, des factions de gauche, de droite, ont juré qu’il ne verrait pas le jour. Parce qu’il trahit l’architecture de Marc Camoletti. Parce que les 40 millions donnés par l’homme d’affaires Jean Claude Gandur pour sa réalisation lieraient l’institution: le bien du peuple vendu au diable du capitalisme. Les adversaires ont fourbi un référendum – lancé le 2 juin. A ce stade, Cassandre a des vapeurs. Seule prédiction: la joute n’aura rien de feutré.

Charlotte de Senarclens vous attend au Café du Bourg-de-Four, à deux pas du palais de justice, à dix enjambées du Collège Calvin – cette fabrique d’excellences où elle a fait ses humanités. «Cet endroit, c’est toute ma jeunesse», dit-elle. Vous regardez son beau visage, vous le devinez altier, mais sans orgueil; fait pour obéir, au devoir bien sûr, mais nimbé par la rêverie. Ses grandes espérances, son amour des belles choses, ses élans joueurs viennent de là, de cette Vieille-Ville où elle grandit, entre la promenade de la Treille, cette merveille de microclimat – la douceur, même en hiver, privilège d’aristocrate, va! – et les Degrés-de-Poule, cet escalier vicieux qui casse les jambes, histoire de rappeler à la modestie les enfants du protestantisme.

Pourquoi s’encombrer d’une cause, alors qu’elle pourrait se consacrer à ses trois jeunes enfants, Barthélemy, Théodore et la petite Héloïse? «L’engagement de ma mère était naturel, le mien davantage encore. Je suis historienne de l’art de formation, j’aime ce musée que je fréquente depuis toujours, j’ai une passion pour Jean-Etienne Liotard, ce peintre genevois du XVIIIe siècle, ses pastels m’émeuvent, mais aussi pour Félix Vallotton, à qui j’ai consacré ma thèse. Le projet d’agrandissement est une chance et une nécessité. Je suis heureuse du débat qui s’annonce, il permettra de corriger des contre-vérités. Ce musée n’est pas celui des vieilles familles, comme certains le prétendent, sous prétexte qu’elles ont fait don de leurs collections. C’est un musée par tous et pour tous.»

La formule est rodée. On joue l’avocat de la partie adverse: les projets Nouvel ont la réputation de dépasser dans les grandes largeurs les budgets prévus; Jean Claude Gandur verra ses deux collections, celle d’antiquités et celle de peintures abstraites européennes, valorisées par leurs prêts au MAH.

«Le coût? On est à Genève. On a attendu très longtemps le chiffrage de ce projet, je ne doute pas qu’il a été fait dans les règles de l’art, je m’en remets aux magistrats responsables. Quant aux collections de Jean Claude Gandur, elles vont apporter au musée un pan qu’il ne possède pas. Genève profitera de cette richesse. Imaginez les échanges que nous pourrons faire, grâce à ces collections, avec d’autres institutions dans le monde!»

Charlotte de Senarclens ne s’enflamme pas. Elle plaide, avec cette rigueur cartésienne qui est la marque parfois du patriciat. Chez les Fauchier-Magnan, on est ainsi, jurerait-on: ambitieux, mais pas m’as-tu-vu; soucieux de la convenance, de la rentabilité du geste, mais porté sur le don, de soi, de son argent. Le père, Thierry, a été, jusqu’à sa retraite, une figure de la banque genevoise, associé de la banque Mirabaud. La mère, Catherine, a présidé la distinguée Société de lecture, ce nid où il fait bon commercer avec les écrivains. L’enfance de Charlotte? La Vieille-Ville dix mois sur douze; et l’été à Port-Choiseul, dans la maison familiale, avec vue sur les marins d’eau douce.

Chez ces gens-là, on est programmé pour réussir. Pas pour épouser l’art. Les Fauchier-Magnan ne collectionnent pas. Mais ont des coutumes. «Je venais d’avoir 15 ans et mon père avait décidé d’offrir à chacun de ses enfants un voyage avec lui pour marquer la fin de l’enfance. Nous avons passé, lui et moi, trois jours entre Bruxelles, Bruges et Amsterdam. C’est là que j’ai vu La Dame au collier de perles de Vermeer. Je me rappelle cette jeune fille tournée vers la fenêtre, son manteau jaune, le rideau de la même couleur, ce jaune Vermeer que j’adore. J’ai su que je ferais mon métier de ça, de l’histoire de ces chefs-d’œuvre, du prix que les hommes leur accordent selon les époques.»

Son éducation est son trésor, souffle-t-elle. En héritage, il y a l’amour de Genève, mais aussi un libéralisme qui pourrait polariser les oppositions à l’agrandissement du musée. Son mari, Alexandre de Senarclens, avocat et tout nouveau président du PLR, ne risque-t-il pas de donner à la campagne un tour politique qui pourrait être fatal à l’affaire? «Il s’engage pour sa ville lui aussi, de manière plus partisane. Mais mon engagement est très loin des clivages politiques.»

En face de Charlotte de Senarclens, on pense à La Pêche miraculeuse, ce roman que Guy de Pourtalès publie en 1937. Au cœur de cette fresque, une famille de banquiers genevois, sûre de son bon droit, rattrapée bientôt par la guerre de 14-18. Le héros, Paul, rêve de devenir musicien; il est déchiré entre deux muses, Louise la romantique, Antoinette la terrienne si solaire. «J’adore ce roman, confie Charlotte. Et Antoinette en particulier, sa capacité de s’ancrer dans la tradition et de s’en affranchir. Je la vois belle, solide, intelligente.»

Vous êtes à présent au Musée d’art et d’histoire, avec Charlotte. C’est vous qui lui avez demandé, pour la photo. Elle a eu l’idée du toit. Vous grimpez une échelle, le ciel vous saisit. A vos pieds, la cour est un gouffre. Autour de vous, la ville miroite. Vous vous sentez comme dans Vertigo, le film de Hitchcock, acrophobe comme James Stewart. Mais vous vous dites que la hauteur est la fatalité de Charlotte. Elle s’inquiète. «Vous ne me faites pas trop glorieuse, j’ai des goûts très communs aussi, j’aime les séries, 24 heures chrono, Mad Men.» Pudeur de Fauchier-Magnan. Eviter l’excès de laurier. Et faire son devoir. Noblesse oblige.

«Ce que je ferai si le peuple dit non au musée agrandi? Je ne me fixe pas d’après. J’aimerais tellement que ça passe»

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