Peter Gay. Une Culture bourgeoise, 1815-1914. Autrement, coll. Mémoires, 384 p.

Les bourgeois du XIXe siècle n'étaient pas des saints. Ils ont exploité sans vergogne leurs ouvriers. Pour s'enrichir, ils étaient prêts aux plus infâmes bassesses. Leurs contempteurs, de Flaubert à Zola en passant par Schnitzler et bien d'autres, eux-mêmes issus de la bourgeoisie, en ont tôt fait le procès: ils étaient encore, en vrac, malfaisants, vulgaires, frigides, ennuyeux, calculateurs, cupides, patauds, parvenus, avides de pouvoir, bégueules… Mais ce sont Marx et Engels, dans le Manifeste du parti communiste, qui sont allés au coeur de la réalité historique: «La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire.» On sait que pour les marxistes, cette révolution n'était qu'une transition vers une autre, qui conduirait à la victoire du prolétariat. L'historien américain Peter Gay s'arrête lui à l'hommage adressé à une classe qui s'est arrogé le droit de changer radicalement, bien que lentement, le plus souvent sans violence, leur environnement économique, politique, culturel et intime.

Peter Gay étudie depuis longtemps la culture bourgeoise du XIXe siècle. Il est notamment l'auteur de La Culture de la haine, hypocrisie et fantasmes de la bourgeoisie, de Victoria à Freud (Plon, 1993). Ce nouvel ouvrage est un survol allègre et passionnant de cent ans qui ont vu les valeurs victoriennes s'imposer, sur le continent comme en Grande-Bretagne. Sans nier les effets pervers de cette révolution, l'auteur prend résolument le parti d'une classe sociale tout sauf pantouflarde et insiste sur la grande diversité de ses goûts et de ses convictions.

C'est en effet, par exemple, au sein de la bourgeoisie qu'ont germé maints combats pour les droits de l'homme: abolition de l'esclavage et de la peine de mort, suffrage féminin, droit au divorce, interdiction du travail des enfants, abaissement du temps de travail des adultes, suffrage universel, vote secret, défense des minorités religieuses, décriminalisation de l'homosexualité, instruction pour tous… Les philanthropes et les réformateurs étaient certes loin d'être majoritaires. Mais ils ont apporté des contributions pionnières à des causes dont certaines font encore débat aujourd'hui. De la même manière, les bourgeois du XIXe siècle n'étaient pas nécessairement, en matière d'art, les ploucs décrits par leurs caricaturistes. Les plus éclairés et audacieux d'entre eux ont collectionné et fait connaître, entre autres courants d'avant-garde, les impressionnistes. Dans un registre plus traditionnel, le XIXe siècle a vécu une explosion du nombre de salles de concerts ou d'opéra, de musées et autres lieux d'exposition. Même les moins fortunés des bourgeois pouvaient y accéder. C'est qu'ils avaient désormais des loisirs. Même si l'Evangile du travail était resté un des traits caractéristiques de la bourgeoisie, l'élévation du revenu disponible au cours de décennies leur permettait de s'éloigner de temps en temps du bureau ou du cabinet.

Mais c'est dans sa maison ou son appartement que le bourgeois exprime le plus intensément ses valeurs. La vie de famille est bien sûr primordiale. Mais Peter Gay s'attarde davantage sur le besoin d'intimité, une aspiration qui, à ce niveau d'exigence, naît avec le XIXe siècle. Divers dispositifs architecturaux et paysagers sont créés pour se couper du monde extérieur. Et à l'intérieur, les membres de la famille ont chacun leur chambre (là encore, l'augmentation du revenu disponible facilite grandement une évolution des mœurs). Théoriquement, chacun peut tenir son journal sans craindre qu'il ne soit lu par un parent: cela ne se fait pas. Au niveau politique, l'obtention de la garantie du secret postal est significative de cette revendication d'intimité. L'individualisme en découle naturellement, tout comme le goût de l'exploration de soi. En témoignent la vogue des journaux intimes, mais aussi la reconnaissance académique de la psychologie puis l'invention de la psychanalyse. C'est peu dire que les bourgeois du XIXe siècle ont été de grands curieux.