Est-ce leur crâne glabre de sages? On dirait deux bonzes en pleine méditation. Lundi à Berne, dans une salle du Département fédéral de l’intérieur, Alain Berset et Alexandre Jollien ont recousu les fils d’une année qui est un lambeau pour beaucoup d’entre nous. A la demande du Temps, le conseiller fédéral responsable de la Santé et le philosophe originaire de Savièse ont cherché à donner du sens à dix mois de «montagnes russes», pour ne pas dire d’apocalypse.

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Pourquoi les réunir? Alain Berset affronte la plus grave crise sanitaire qu’on ait connue, une pandémie qui jette un pays réputé pour ses équilibres et sa stabilité dans une incertitude sans précédent. Alexandre Jollien a connu, enfant et adolescent, l’immense solitude d’une institution pour personnes handicapées, zone de non-droit comme il l’a qualifiée. La lecture de Platon, Spinoza, Nietzsche l’a sauvé; mieux, elle lui a permis d’embrasser l’existence, d’en accepter les failles et les blessures. Depuis, l’auteur d’Eloge de la faiblesse parle au nom des plus vulnérables, avec une flamme et une acuité qui élèvent ses lecteurs.

Comment se projeter alors, en cette période de Noël tellement particulière, où la distance sera la règle, alors que les fêtes appellent l’effusion et la tendresse? La bonne nouvelle, car il y en a une, estiment le politique et le philosophe, c’est que des solidarités en jachère ont refleuri en 2020. L’individualisme tellement sanctifié en temps normal a cédé la place à une mobilisation collective. Par-delà ses différences, la Suisse a le plus souvent fait front, même si ces dernières semaines ont rappelé nos divisions.

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L’imprévu, qui est notre lot pour de longs mois encore, possède cette vertu: nous souder plus souvent qu’à notre tour. Dans l’épuisement qui guette est apparue une clarté, le sentiment fort d’appartenance à un grand corps fragile – notre société ­ – mais capable de rebond, de résilience.

Devant le ministre, Alexandre Jollien a célébré ce qu’il appelle, avec Friedrich Nietzsche, la «grande santé», plutôt que «la bonne santé», arbitraire, celle-là. Le chantre du Gai Savoir entend par là un courant vital qui accepte et intègre plaies et souffrances. Aller vers l’avant, toujours, c’est réparer le vivant. La campagne de vaccination qui commence ces jours ne relève-t-elle pas de ce mouvement, d’une sublimation des ego au service d’un «nous»? Cette ascension, note le philosophe, peut être les prémices d’un nouveau pacte. Il est permis d’avoir confiance. Et de boire à notre «grande santé»!