Grande interview

«Les chasses aux sorcières sont nées aux abords du Léman»

La journaliste et écrivaine suisse Mona Chollet réhabilite la figure de la sorcière et en fait la victime expiatoire du machisme moderne. A travers elle, c’est toute l’histoire de la misogynie qu’elle revisite. Passionnant

De quelles libertés les sorcières portent-elles le nom? Après Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine (2012) et Chez soi, une odyssée de l’espace domestique (2015), la journaliste Mona Chollet publie Sorcières, la puissance invaincue des femmes. Un livre vivifiant, qui rappelle la place centrale occupée par la Suisse dans la persécution infligée aux sorcières à partir du XVe siècle. Figures tutélaires pour les un(e)s, menaces à la suprématie masculine pour les autres, les sorcières incarnent à la fois l’histoire de la misogynie et les preuves d’autres féminités possibles.

En s’appuyant sur des exemples empruntés à l’actualité et à la culture pop, d’une plume alerte et tonifiante, Mona Chollet réenchante ce droit qu’incarnent à leur manière les sorcières, celui de vivre en dehors des stéréotypes. 

Le Temps: Lorsque les chasses aux sorcières commencent au XVe siècle, quelles sont les femmes concernées?

Certaines catégories de femmes sont particulièrement visées, comme les guérisseuses, qui pratiquent à la fois la magie et la médecine. Mais n’importe quelle femme qui dérange est potentiellement menacée. Un mari peut dénoncer sa femme pour s’en débarrasser. Une mauvaise récolte, un phénomène météorologique violent et ravageur: si quelqu’un doit payer, ce sera la vieille femme qui marmonne dans son coin et qu’on trouve suspecte. Cela dit, quand on regarde l’âge et le statut des victimes, on trouve surtout des femmes qui n’étaient pas liées à un homme, des célibataires, des veuves, des personnes âgées. Les femmes indépendantes étaient suspectes.

Quel fut l’élément déclencheur?

Bonne question… Je pense que la misogynie est décisive et déterminante. On le voit avec le Malleus Maleficarum, le livre des juges et des chasseurs de sorcières, un des premiers best-sellers de l’histoire, juste après l’invention de l’imprimerie. C’est un manuel de haine qui dit explicitement que les femmes sont un problème. La misogynie est présente depuis la nuit des temps, mais les chasses aux sorcières permettent un passage à l’acte monstrueux, avec des dizaines de milliers de victimes exécutées, dont 80% de femmes.

A l’époque, les femmes étaient encore présentes dans différentes corporations. Elles exerçaient divers métiers, elles pouvaient s’affirmer dans la sphère publique, elles étaient «relativement» libres. Elles jouissaient d’une marge d’autonomie visiblement mal tolérée. Il y a aussi des changements économiques – la privatisation des terres, la généralisation du travail rémunéré. De nombreuses vieilles femmes se retrouvent sans ressources, et les chasses permettent de se débarrasser de ces bouches inutiles.

La Suisse occupe une place à part dans cette histoire…

C’est un berceau. On peut dire que les chasses aux sorcières sont nées aux abords du lac Léman. Pour moi qui suis Suisse, la découverte fut troublante. A Genève, beaucoup de sorcières sont brûlées à l’époque de Calvin. On pense parfois que les protestants étaient plus rationnels que les catholiques, moins sensibles à ces fariboles, mais pas du tout. Il y a égalité dans la cruauté à ce niveau-là.

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La dernière sorcière d’Europe a probablement été exécutée à Glaris. Elle n’a pas été brûlée mais magnanimement décapitée. Elle s’appelait Anna Göldi. C’est une histoire intéressante qui résonne amèrement avec l’époque que nous vivons maintenant. Son biographe a retrouvé la trace d’une plainte qu’elle avait déposée pour harcèlement sexuel contre le médecin qui l’employait comme domestique. Il paraît probable qu’il l’a accusée de sorcellerie pour se défendre de ces accusations.

Peut-on dire que les chasses aux sorcières cristallisent un moment décisif dans l’histoire de la condition des femmes?

Sur le plan juridique et social, la situation des femmes était bien meilleure à la fin du Moyen Age qu’après cette période. Pour discipliner les femmes et les faire entrer dans le rang, on ne pouvait pas imaginer d’arme plus terrifiante que de les exposer au châtiment atroce qui attendait les plus remuantes. Ce spectacle les incite à faire profil bas, à adopter une attitude plus douce, passive et arrangeante et qui sera plus tard célébrée comme un type de féminité naturelle. Dès lors, la violence disparaît, elle n’est plus nécessaire. La flatterie prend le relais. La femme devient «l’ange du foyer», un rôle très aliénant mais célébré comme un accomplissement ultime. C’est une ruse de l’oppression qui s’exerce par des moyens subtils et séducteurs.

Dans «Sorcières», vous transposez la figure de la sorcière à des féminités réprouvées aujourd’hui: les femmes célibataires, qui n’ont jamais porté d’enfants ou vieillissantes. Quelque part, ce sont toutes des femmes «sans». Sans mari, sans progéniture, sans jeunesse. L’idée de la femme comme auxiliaire reste-t-elle dominante?

On aime imaginer – moi la première – que les femmes sont valorisées pour elles-mêmes au XXIe siècle. Malheureusement, ce n’est pas si évident. On ne brûle plus les célibataires et les veuves, mais les stéréotypes sur les femmes seules sont tenaces. La situation est tout aussi paradoxale du côté de la maternité: on peut choisir d’avoir des enfants ou pas, à condition de choisir d’en avoir.

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A titre d’exemple, le couple est toujours perçu comme une entrave pour les hommes et une réussite ultime pour les femmes. Il y a quelques années, une coïncidence fortuite sur la planète people m’avait interpellée. George Clooney et Jennifer Aniston annonçaient, chacun de son côté, leurs fiançailles en même temps. Les réactions étaient frappantes. S’agissant de Clooney, on se demandait qui était cette femme qui avait réussi à lui mettre le fil à la patte, lui qui s’éclatait et multipliait les conquêtes… A l’inverse, pour Jennifer Aniston, on se félicitait de la voir sortir de cet état pitoyable de célibataire, elle qui avait déjà été plaquée pour Angelina Jolie… En ce sens, les people sont nos mythologies contemporaines, les grands récits de notre temps: ils nous renseignent sur les préjugés.

Vous faites l’éloge de l’autonomie, est-elle si peu acquise pour les femmes?

L’autonomie des hommes est clairement valorisée, à la différence de celle des femmes. Il faut toujours défendre la possibilité de se sentir entière et de prendre sa propre existence en charge sans la subordonner à celle d’un homme ou d’un enfant. Aujourd’hui, un discours pernicieux et tenace continue à vouloir nous persuader que la seule manière d’être heureuse est dans le renoncement en tant qu’individu. Souvent, il est même intériorisé par les femmes elles-mêmes.

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Ce livre est une invitation à exister pour soi, pour sa propre position de sujet dans le monde et l’intérêt qu’on peut y trouver. Je ne dis pas que les liens sont aliénants mais, pour les femmes, il est plus difficile de cultiver des liens qui nous permettent de garder notre autonomie, de nous épanouir pleinement. L’idée de sacrifice est toujours très présente.

Dans votre livre, vous évoquez les conséquences de l’éviction des femmes de la médecine et des sciences. Oppose-t-on la magie, féminine, au savoir scientifique, masculin?

L’époque des chasses va de pair avec l’éradication du modèle de la guérisseuse et la constitution d’une forme de savoir éclairé et considéré par ceux qui le forgeaient comme masculin. Aujourd’hui, on a encore du mal à se défaire de la division des valeurs et du stéréotype selon lequel l’émotion, féminine, est liée à la perte de contrôle. Les soignants ne sont pas censés verser dans l’empathie, le médecin doit être une sommité rationnelle et froide, ce que conteste par ailleurs l’écrivain et médecin Martin Winckler.

On peut se demander d’où vient cette médecine virile, machiste, y compris dans le rapport au patient qui n’est pas très bienveillant: il ne faut pas faire la chochotte, les femmes sont toujours suspectées d’exagérer, il y a toute une attitude de mépris. Evidemment, je parle de manière générale et les exceptions sont nombreuses. Mais dans la culture commune de ce métier, l’attitude de fond transmise au fil du temps est très problématique.

Je trouve vertigineux d’imaginer ce que serait la médecine contemporaine sans l’éradication des guérisseuses. C’est une manière de soigner plus juste, qui ne sépare pas la veille et l’écoute du patient de la détermination des causes du mal et de l’administration des traitements. L’omniprésence des récits de violences obstétricales et médicales montre bien à quels abus peut aboutir le fait de considérer le malade comme un corps au lieu d’une personne dans sa globalité.

Les femmes ont-elles un rôle spécifique à jouer dans le défi environnemental?

Je ne sais pas s’il s’agit d’un rôle à jouer par les femmes en particulier. Le courant de l’éco-féminisme fait parler de lui et me paraît intéressant. Mais il y a un malentendu: on pense que les femmes sont concernées par l’écologie car elles seraient elles-mêmes plus proches de la nature. Je ne suis pas d’accord.

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Je préfère la théorie selon laquelle la domination qui s’est jouée à l’époque des chasses allait de pair avec la construction d’un rapport de domination sur la nature, et que les deux étaient souvent pensés ensemble. Le lien entre femmes et nature a été fait par les responsables de ces oppressions. Pour les éco-féministes, c’est parce qu’elles ont été construites ensemble qu’il faut les déconstruire ensemble. C’est un discours qui se réfère aux hommes et aux femmes comme groupes sociaux, pas comme essence. Tout le monde peut s’emparer de cette idée, et d’ailleurs beaucoup d’hommes contestent ce rapport à la nature agressif et guerrier. Ça n’a rien d’un combat réservé aux femmes.

Les sorcières reviennent en force dans l’actualité et dans la culture pop, comment l’expliquez-vous?

Il y a beaucoup d’explications possibles. D’une part, les désordres environnementaux et la prise de conscience d’un certain dérèglement dans la relation de l’humanité à son milieu vital. Le fait aussi que notre culture très technique, en dépit de ses nombreux bienfaits, est passée à côté de quelques grands principes. Les sorcières sont des personnages très utiles dans ce contexte-là. Elles ne prétendent évidemment pas vous transformer en crapaud, mais elles permettent l’idée de se relier au monde naturel et à la vie qui nous entoure. En mettant l’accent sur le cycle de la Lune, le passage des saisons, etc., elles nous montrent comment retrouver le chemin d’un rapport plus harmonieux à la nature.

Ce sont aussi des figures politiques. Depuis l’élection de Donald Trump, les groupes de sorcières ressuscitent, comme les Witch, créées à New York en 1968. Dans le cas du juge Kavanaugh par exemple, il se trouve qu’il est catholique, mais il y a aussi quelque chose qui relève de la figure puritaine de l’époque des chasses, du retour à Salem, avec ce côté violemment misogyne, opposé au droit à l’avortement.

L’administration Trump et l’écrasement, à la fois par le pouvoir économique puisqu’il est milliardaire et sexiste puisque lui-même est un agresseur sexuel, suscitent l’apparition de figures qui prétendent se dresser contre cette oppression. C’est un type d’affrontement étonnant parce que leurs armes sont archaïques. Mais elles ont l’avantage de ressusciter une histoire enfouie en remettant les mêmes acteurs en présence quelques siècles plus tard.

Cultiver sa propre forme de magie, est-ce une manière de résister au pragmatisme du monde capitaliste?

Beaucoup d’historiens interprètent l’époque des chasses aux sorcières comme un moment fondateur dans l’avènement du capitalisme, grâce à, pour le dire vite, la mise au pas des femmes qui allaient devenir les productrices de la main-d’œuvre dont il aurait besoin. L’ironie, c’est qu’aujourd’hui le capitalisme récupère les sorcières à des fins commerciales.

Cette piste-là ne m’intéresse pas. J’aime davantage l’idée qui fait de l’art une forme de sorcellerie, le moyen de s’évader du quotidien pour pénétrer d’autres états de conscience. Pour Alan Moore, l’auteur de V pour Vendetta, la magie est ce qui consiste à changer le regard. Les mots, les images servent à cela. Je l’éprouve en écrivant: tous les kits d’apprentie sorcière ne parviendront jamais à me donner le sentiment d’ivresse que je ressens en m’enfermant quelques heures dans mon bureau.

Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Zones, Septembre 2018, 231 pages.

Mona Chollet sera en suisse le 23 novembre dans le cadre du festival Les Créatives à la librairie du boulevard


Profil

1973 Naissance à Genève.

1998 Ecole supérieure de journalisme de Lille, après des études de Lettres à Genève.

1999 Entre à la rédaction de Charlie Hebdo.

2004 Publication de son livre La Tyrannie de la réalité.

2005 Entre à la rédaction du Monde Diplomatique.


Questionnaire de Proust

Votre héroïne dans la fiction?

Modesta dans L'Art de la joie de Goliarda Sapienza.

Votre héros dans la fiction?

Jonathan dans les bandes dessinées de Cosey.

Le livre que vous emporteriez sur une île déserte?

Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet.

Votre héroïne dans la vie réelle?

Gloria Steinem.

Votre héros dans la vie réelle?

Mon frère.

Votre mot préféré?

Amour, et tant pis pour l'originalité!

Le mot que vous détestez le plus?

Impossible.

Si vous étiez un accessoire de sorcellerie?

Une cape d'invisibilité

Le petit geste ou la petite phrase qui vous fait sortir de vos gonds?

«Tu ferais mieux de t'intéresser à...»

Le petit geste ou la petite phrase à adopter pour faire reculer le sexisme?

Je passe, pas sûre qu'un geste ou une phrase suffise!

Si vous étiez un lac ou une ville de Suisse?

Le lac Léman bien sûr!

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