Jean-Luc Ville et Abajila Guyo. Le Dernier Eléphant. Histoire d'un chasseur kenyan. Autrement, 390 p.

Jean-Luc Ville et Abajila Guyo cosignent Le Dernier Eléphant, bien que le second ne sache probablement ni lire ni écrire. Il est assez rare qu'un ethnologue rende ainsi justice à son informateur. Mais ce récit doit vraiment beaucoup aux conversations entre les deux hommes, à une relation nouée au fil des ans et à une belle confiance. Abajila est né dans le sud-est du Kenya vers 1920. C'est un Waata, un des derniers chasseurs à l'arc. En exergue, Jean-Luc Ville cite Taille de l'homme de Ramuz: «Car il y a (il y avait) des hommes qui tirent de leur travail non seulement tout ce qu'ils savent, mais encore tout ce qu'ils sentent, de sorte que le travail n'a point de fin pour eux, étant à la fois actif et contemplatif, et que, ne faisant rien, ils travaillent encore et, tout en travaillant, ne font rien, parce qu'ils contemplent.» Ce qui s'applique parfaitement à la dure vie des Waata, comme la raconte Abajila.

Ce livre n'est pas une monographie classique mais vraiment un dialogue et aussi une œuvre littéraire (qui est même imprégnée de formes et d'un rythme ramuzien!). En suivant le vieil homme, l'ethnologue apprend à connaître la brousse, à lire dans les arbres «son infinie douceur, sa force, sa cruauté», à reconnaître la présence divine qui «vient d'abord dans les choses fragiles, dans ce qui se rejoint, dans ce qui se sépare, dans tout ce qui est capable de trembler», comme le hérisson ou le phasme ailé. Il décrit les techniques de fabrication des arcs et des flèches, celle du poison, les stratégies des bêtes et des chasseurs, la cueillette du miel. Et il arrive que tout cela soit passionnant, grâce à Jean-Luc Ville qui porte sur les Waata un regard si amoureux qu'il les rend vivants, proches et intéressants.

Il partage, au fond, avec eux, un sentiment de supériorité sur le cultivateur et le berger: «Quoi que le Ciel fasse, ce que le chasseur aura dans son ventre dépend surtout de son talent et de sa force. En revanche, la quantité de grain ou de lait reste toujours à la mesure de la quantité d'eau accordée par le ciel.» Cette première partie donne l'impression d'un monde intact, où les hommes et les bêtes sont également petits entre le ciel immense et la terre brûlée, un monde archaïque et autarcique où le mot Fanta est aussi incongru que la bouteille de Coca sur la tête de l'aborigène australien dans le film Les dieux sont tombés sur la tête.

Ce qui suit est moins idyllique: au chapitre «Les Blancs», on comprend que les Waata sont devenus à leur tour gibier de l'administration coloniale, qu'ils ont dû quitter leurs terres, se mettre au service des organisateurs de safaris. Eux qui tuaient quelques éléphants par année, pour la viande, ont vu se développer le commerce de l'ivoire et ont été eux-mêmes amenés à s'y livrer et à être poursuivis comme braconniers. Le protectorat anglais de 1895 ayant décrété que les chasseurs devaient avoir un permis payant, la plupart des Africains se sont trouvés hors la loi. «Les Blancs traitent la chair vive de l'Afrique comme une chose qu'ils possèdent, utilisent à leur gré, arrangent comme bon leur semble.» En 1948, le parc du Tsavo est créé, «free from human rights», mais bon pour les expéditions photographiques. Les Waata doivent quitter leurs terres. Leur histoire récente est faite de salaires de misère, de terrains de chasse de plus en plus difficiles, de séjours en prison, d'une sédentarisation mal vécue.

Dans ce monde d'hommes, il y a aussi des femmes, des enfants, des vieux; un village que l'on oublie quand on est dans la brousse. C'est là, dans le ventre des cases, que se racontent les histoires, que se trame la sorcellerie, que se font et se défont les unions. Et cela aussi, l'ethnologue le rend attachant, pas seulement par son empathie, mais par un vrai travail d'écriture. «Tous les hommes ont besoin de grandeur. Si le premier chasseur s'est dressé à la face du Ciel, c'est par refus du caractère absolu de la domination divine, de toute domination, quelle qu'elle soit.» Mais il lui est de plus en plus difficile de trouver un coin de terre pour y exercer ce refus.