Une fête fauve et un plaisir fou de goûter à La Fontaine. Ils voudraient tous s'engouffrer dans le hall majestueux de la Comédie-Française à Paris. Monter comme le lièvre l'escalier d'honneur et rugir d'aise avec le lion de l'écrivain courtisan. Ils sont ainsi une centaine, raides comme la grue devant le guichet encore clos de la Comédie-Française, une heure avant la représentation. La salle Richelieu affiche complet, mais il reste toujours des billets. Tous n'entreront donc pas. Mais la plupart reviendront tenter leur chance, tant ces Fables plongées dans des bains monochromatiques par Bob Wilson invitent à faire la cigale, et tant pis pour l'hiver.

Mais à quoi tient la beauté de ces Fables, dix-neuf morceaux choisis, du Lion amoureux, comme amuse-bouche, aux Animaux malades de la peste, en passant par Le Chêne et le roseau? A l'intelligence d'un montage d'abord, qui sans jamais gâcher le plaisir, libère la violence contenue des fables composées sous Louis XIV. Sur scène, deux battants monumentaux s'ouvrent solennellement. C'est le livre d'un géant peut-être. La ménagerie de Jean de La Fontaine aussi. Le voici, perruque rousse, canne haute de chambellan, mousseline et velours sur chair pâle: Christine Fersen. Derrière, sur le plateau nu, un lapin blanc sautille, la fourmi broie du noir, un âne parade, pied levé très haut, bras à l'horizontale.

C'est la basse-cour du Texan Bob Wilson, 63 ans, dont les visions géométriques ont subjugué depuis un légendaire Regard du sourd en 1970, puis agacé parfois, lorsqu'elles ont confiné au système. Et cette basse-cour est royale, balayée par le souffle volontairement pompeux de la musique de Michael Galasso. Bref, c'est une parade farceuse, un divertissement pour monarque républicain, croit-on, un jardin enchanté, qu'un orage dévastateur menace.

C'est qu'il ne faudrait pas se méprendre: si Bob Wilson extrait de sa palette de plasticien des vignettes éblouissantes, il n'ignore pas l'envers de la fable, son impitoyable morale. Art de la composition donc. Commencer en effet par Le Lion amoureux est tout sauf innocent. Le roi des animaux voudrait épouser une bergère, mais son père refuse, tant qu'il n'aura pas limé ses crocs. Sous le masque, l'acteur malien Bakary Sangaré cède. Et la demoiselle, jouée par Audrey Bonnet, mime chez Wilson une mise à mort délicate: elle lui coupe, une paire de ciseau carnassière dans les mains, tout ce qui dépasse, c'est ce qu'on appelle une castration. «Sans dents ni griffes le voilà,/Comme place démantelée./On lâcha sur lui quelques chiens:/Il fit fort peu de résistance./Amour, amour, quand tu nous tiens,/On peut bien dire: Adieu prudence.»

Exécution de la puissance mâle en guise d'entrée en matière donc. Trois traits lumineux rouges pour indiquer la fatale saignée, la faille infernale que le style occulte et révèle à la fois. Bob Wilson fixe ainsi le cap des Fables: elles ne seront pas candides, la désagrégation du corps social est programmée – elle est préfigurée par celle du souverain. L'agneau finira ainsi bien dans la gueule du loup, tandis que des cordes funèbres donneront à l'épisode un tour tragique. Et Les Obsèques de la lionne seront pour le metteur en scène l'occasion d'orchestrer le trouble d'une tribu d'animaux sauvages, devenus domestiques, à force d'osciller entre bassesse et servilité.

Le roi se meurt – et cette agonie ne cesse de résonner d'un tableau à l'autre. Et c'est alors, chez Wilson, l'artiste qui ne sait plus à quel seigneur se vouer. Comme pour suggérer qu'il n'y a de plume en état d'alerte que lorsque le pouvoir est pleinement assumé, que le poète ne peut s'ériger en contre-pouvoir que lorsque le gouvernant assume son rôle. Pas un hasard d'ailleurs si le metteur en scène place vers la fin Le Pouvoir des fables: Christine Fersen, blême à l'avant-scène, plume tremblante sur le papier, mesure les faiblesses de la vieille rhétorique et l'efficacité de l'apologue. Mais c'est l'ultime hoquet du cygne, l'apothéose est d'ailleurs sans équivoque: dans Les Compagnons d'Ulysse, le héros, double de Wilson peut-être, tente bien d'arracher ses compagnons à leurs animalités, victimes qu'ils sont de la magicienne Circé. Mais il finit par s'enfoncer dans le sol, pétrifié.

Bob Wilson ne fait donc pas qu'introduire La Fontaine à la Comédie-Française. Il se révèle moraliste à son tour: il regarde le monde dans son miroir, ne le trouve pas beau et, de ce constat, fait une merveille de théâtre. Un élixir de joie qui invite à rester aux aguets.

Fables de la Fontaine, Paris, Comédie-Française, pl. Colette, tél. 0033 1/44 58 15 15 et www.comedie-française.fr. Jusqu'au 15 mai.