En ce moment, dans son appartement parisien en poutres et charpentes, il écrit une musique pour la publicité d’un camembert. Il vient d’achever la bande originale d’un film d’horreur où la petite fille semble avoir grignoté la peau de son petit frère – rassurez-vous, elle est innocente. Et il prépare un nouveau documentaire en Martinique, donc relit Edouard Glissant, tout en digérant une collaboration avec l’artiste Sophie Calle. Dans un pays qui érige des chapelles hermétiques, où la pop ne croise presque jamais l’art contemporain, Chassol fait tache. «Franchement, je ne fais pas de différence entre Stravinski et The Cure. Les deux utilisent les mêmes outils, les mêmes harmonies, au service d’une même cause: toucher ceux qu’ils visent.»

Chassol, né Christophe Chassol en 1976, se souvient de deux choses de son enfance. Son père, insulaire, saxophoniste amateur, qui enseignait à ses enfants les mélodies en chantant le nom des notes; il en a gardé une oreille absolue, dont il ne tire pas d’orgueil particulier mais qui lui sert de visa pour jouer avec les musiciens les plus distants culturellement. Ensuite, les films d’effroi. Peut-être Zombies, le deuxième volet de la trilogie de Romero, dans lequel les créatures errent à travers un centre commercial. «La musique m’avait marqué. Ce cinéma permet d’aller très loin dans l’expérimentation, mais aussi dans le questionnement du lien entre le son et l’image.»

Depuis lors il fait cela, Chassol. Il explore cette faille, cet irréconciliable différend entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Il se taille rapidement une solide réputation, compose notamment la musique pour le logo de la Gaumont, signe une longue liste de musiques de film, des campagnes publicitaires, tout ce qui se trame, il synchronise, il illustre, tout en développant ses propres obsessions: l’harmonie. «Ce n’est pas que je cherche des agencements complexes, je cherche des suites d’accords, quel impact elles ont sur l’émotion que l’on ressent.» Il va loin. Il harmonise de vieilles vidéos soviétiques qu’il dégotte en ligne, mais aussi un discours de Barack Obama.

Il faut absolument aller voir cela sur son site: le verbe qui devient musique, le sens qui plie devant le ton. «Je ne suis pas le premier, et de loin, à travailler sur le langage comme mélodie. Mais cela m’intéresse de plaquer ma musique sur les choses les plus improbables, pour en tirer une dimension nouvelle.» Le producteur-musicien Bertrand Burgalat, patron du label Tricatel, repère alors cet oiseau-là et se dit qu’il faudrait mettre un nom sur cette ombre qui rôde dans les réseaux français de la musique de commande. Pour se venger de ces années où sa musique était soumise aux images qu’on lui fournissait, Chassol décide donc de tourner.

A La Nouvelle-Orléans, puis en Inde, avec une petite équipe, il traque les musiques et les musiciens, filme de minuscules scènes, des détails insignifiants ou des prestations remarquables. Il retourne chez lui, à Paris, sous son plafond bas où la musique s’écrit face à un écran d’ordinateur. Chassol sélectionne dans la masse d’images ce dont il sait qu’il pourra l’enfler, il met en boucle certaines parties, ne se refuse rien pourvu que cela sonne. Il faut voir Indiamore, son dernier film, qu’il présente à Delémont: la ruée sur les danses millénaires, les professeurs de musique classique à Bénarès, tous au service de ce compositeur un rien fêlé pour lequel le monde est un bruit qu’il faut harmoniser.

«Je ne suis pas intéressé par rendre ma musique exotique, j’utilise les mêmes recettes, les mêmes ressources de compositeur, que je travaille sur des images indiennes ou, bientôt, caraïbes.» Chassol est prodigieux en ce sens qu’il ne souffre d’aucun complexe, ni celui de la pureté (enfiler une batterie binaire sur un sitar ne l’angoisse pas), ni celui de la dette vis-à-vis des cultures qu’il filme: «J’éprouve un respect infini pour les artistes qui me servent à composer mes documentaires, les rencontres que j’ai faites en Inde ont été essentielles. Mais je veux faire de vrais films. Je suis façonné par le cinéma de Johan van der Keuken, j’ai envie d’aller loin dans la construction.» Cette femme en sari, sur les bords du Gange; la touffeur est insoutenable, elle ne transpire pas. Elle prononce une phrase en anglais, «La musique est Dieu, mon amour», une phrase, une image, un son donc, que Chassol triture comme un DJ des sens mêlés.

Il sourit volontiers, croise ses jambes sur un canapé confortable. Il aime partir aux antipodes. Mais il préfère encore ce moment du retour, dans sa caverne d’alchimiste d’où il filme par la fenêtre sa voisine d’en face, violoniste; quand le trésor glané passe par le filtre de son écoute si particulière. Chassol, définitivement, n’appartient à aucune catégorie précise. Il est l’entre-deux. «Le tout-monde, plutôt», répond-il. Il faut voir son spectacle, Indiamore, le film derrière lui, projeté, imperturbable, sur lequel lui et un batteur croisent le fer en direct. Comme si, à nouveau, l’image précédait le son. Provisoirement.

Chassol, «Indiamore» (Tricatel). www.chassol.frEn spectacle unique au SAS, Delémont, samedi 14 décembre à 22h30. www.sasdelemont.ch

Il est l’entre-deux. «Le tout-monde, plutôt», répond-il