Livres

Le Chat et Geluck mettent leur nez rouge

Philippe Geluck publie deux livres, «Le Chat pète le feu» et «Geluck pète les plombs». Mêlant humour noir et second degré, le dessinateur belge s’amuse à faire réfléchir sur l’absurdité du monde et travaille sur un projet de musée

Il y a Le Chat qui, bras levés en V dans une posture gaullienne, proclame «Je me comprends!», et tant mieux pour lui. Et il y a Geluck, complètement schizo, appuyant une banane sur la tempe de son alter ego minet. C’est Le Chat pète le feu, un best of pour les petits et les grands, et Geluck pète les plombs, un recueil de textes et de dessins plutôt réservé à un public averti et rompu à la lecture de Siné Mensuel.

Cela fait trente-cinq ans que le bibendum binoclard se réclamant de la gent féline révèle l’absurdité du monde à travers questions déstabilisantes, sentences lourdes de sens et observations sidérantes comme les «olives farcies aux noyaux». Miraculeusement, sa vis comica ne faiblit pas.

Philippe Geluck porte aussi des lunettes rondes, mais il est svelte. Il mène avec son Chat un pas de deux vertigineux dont il se dégage parfois pour goûter au plus noir de la dérision, se consacrer aux joies du texte sans dessin, cultiver l’art du second degré, s’adonner aux voluptés de l’incorrection politique («N’excluons pas l’inclusivité») et risquer de sérieux ennuis en riant de la religion («Si le Christ s’était fait empaler, à quoi ressemblerait le signe de croix?») ou du football. Une légitime colère couve dans ces chroniques, mais l’humour du désespoir l’emporte toujours, son rôle étant «de mettre un nez rouge au milieu du chaos indescriptible» qu’est le monde contemporain.

Commençons par un peu de psychanalyse…

Je m’allonge?

… en travaillant sur cet ex-libris où vous pastichez La grande vadrouille avec Le Chat dans le rôle de De Funès et vous dans celui de Bourvil. Dans le couple que vous formez, c’est lui le dominant?

Oui, c’est Le Chat le dominant. Je suis son humble serviteur. Au bout de trente-cinq ans, je me rends compte que je n’ai plus la main sur tout ce qui a été publié. Si je voulais renier mon œuvre, l’effacer comme un disque dur, ce ne serait plus possible. Elle est là et je dois assumer. Ce qui me touche, c’est que des mômes de 8-10 ans lisent des livres du Chat que j’ai dessinés quand leurs parents étaient encore des enfants. C’est un tout petit pas dans la postérité – mais de mon vivant.

La couverture de «Geluck pète les plombs» dit «Cette fois, il va trop loin».

C’est un avertissement au lecteur – pas toujours compris d’ailleurs. Récemment, une journaliste m’a dit qu’elle lisait le livre avec sa fille de 12 ans et que celle-ci lui a demandé ce que c’est la sodomie… C’est pourquoi je préviens. Le Chat est plus rond, plus acceptable. Dans Geluck pète les plombs, il y a des choses qui font un peu mal. Attendez-vous à du rude. Tout le monde n’est pas rompu au second degré, ou au troisième. Je veux dire et redire combien le second degré, cette forme sophistiquée de la pensée, est important. Il permet de respirer dans cette société devenue irrespirable.

En novembre 2014, vous observiez que l’humour provoquait plus de crispations que naguère. Les choses ont empiré peu de temps après…

Le 7 janvier 2015 est notre 11-Septembre. Ce jour-là, j’ai dit que le temps de l’insouciance était terminé. C’est affreux, mais c’est la réalité. Peut-être que le temps d’une certaine conscience est né aussi ce jour-là. La donne a changé. Le monde est en régression morale, comme on le voit avec les élections brésiliennes, hongroises ou turques. La démocratie est en danger un peu partout, alors qu’on pensait qu’elle était là pour toujours… Dans les systèmes politiques religieux, le premier degré est la règle. Il faut essayer d’engager un dialogue. C’est plus facile à dire qu’à faire. Je ne suis pas certain que je puisse débattre avec les gens qui manifestaient pour la pendaison d’Asia Bibi au Pakistan. Mais je ne désespère pas de les faire rire un jour.

L’humour graphique impose son évidence lorsque vous dessinez tous les appareils électriques ou mécaniques que contient un smartphone…

Oui. J’aurais pu le faire sous la forme d’une liste. Mais c’était plus étonnant en termes graphiques. Cet hallucinant amoncellement d’objets symbolise la catastrophe annoncée, la disparition des gens qui pressent les disques, qui impriment les livres, les journaux… Franck Dubosc m’a dit qu’avec chacun de mes dessins il pourrait faire un sketch entier. Donc ce dessin pourrait engendrer de nombreuses histoires sur des pans entiers de l’artisanat qui disparaissent au profit d’appareils enrichissant de façon indécente quelques personnes sur cette planète. Uber, Amazon… Ça me rend dingue! Si au moins c’était un progrès pour l’environnement… Mais on se rend compte que l’industrie de l’électronique et du numérique est extrêmement polluante.

Le rire se mêle aux larmes avec cette image d’un couple dans un cimetière d’animaux. Il rappelle que la moitié des mammifères a disparu depuis quarante ans; elle demande en pleurant «Pourquoi Scotti?», son chien-chien chéri…

C’est la mise en abyme d’une grande question philosophique. Quand moi-même je disparaîtrai, ce sera une mini-fin du monde. Mais le monde s’en fout et continue à tourner. D’où le ridicule de cette pauvre femme dont le chagrin est par ailleurs sincère. L’un n’empêche pas l’autre. C’est comme Macron: il doit aujourd’hui se soucier de l’avenir de la planète et de la souffrance des gens qui réclament un peu plus de considération. On ne peut faire peser la responsabilité de la dérive climatique sur les épaules des plus faibles. La responsabilité revient aux GAFA et autres richissimes industriels et argentiers. C’est à eux de rendre des comptes, pas au pauvre type qui prend sa bagnole pour aller bosser.

Vous travaillez sur un projet de musée à Bruxelles, Le Chat Cartoon Museum. Consécration ultime?

C’est une chance de pouvoir bâtir un lieu comme ça de son vivant… Un cadeau à ma ville et à mon métier. Et un très grand honneur. Il s’agit d’un partenariat public-privé. La région de Bruxelles a voté un budget de 9 millions et des cacahuètes pour reconstruire le bâtiment. J’assumerai l’aménagement intérieur. C’est une grosse implication financière. Je m’adjoins les services de sponsors et de mécènes pour réunir 4,5 millions d’euros et je fais un don à peu près équivalent d’œuvres à la collection de la région. Le musée va créer 25 emplois.

Quel sera le contenu du musée?

Il comportera trois sections. La première sera le Musée du Chat, avec mes grands formats, mes toiles, mes sculptures, des murs vidéo, des bornes interactives. Je vais même recréer mon atelier de dessin et y travailler de temps en temps en présence des visiteurs. Une salle sera consacrée à une cause qui me tient très à cœur: je parraine deux maisons pour handicapés mentaux. Je leur demande de peindre, sculpter et dessiner des chats. Ils produisent des images d’art brut absolument fracassantes.

La deuxième partie est consacrée aux dessinateurs humoristes. On commencera avec Siné, ami et maître. Il y aura Sempé, Crumb, Steinberg, Ungerer, Kroll, Kamagurka et Mix & Remix bien entendu pour qui j’ai une admiration gigantesque. La troisième partie évoquera le chat dans l’histoire humaine, des origines à nos jours. On commencera à travers sa déification égyptienne. Un égyptologue travaille déjà sur la première exposition avec des pièces remarquables prêtées par le British Museum.

Vous dites que ce musée exprimera «l’esprit bruxellois». Quel est cet esprit?

Il est assez proche de l’esprit suisse romand, cette conscience qu’on est une minorité francophone à côté d’une majorité germanique, avec ce grand frère français qui nous regarde avec un peu de condescendance. On a conscience de notre côté dérisoire et ça nous pousse à pratiquer l’autodérision, une arme absolue dans l’humour. Ensuite, il y a le côté paradoxal de la Belgique, qui entretient un sentiment d’amour-haine à son propre égard. Nos institutions politiques sont calamiteuses, pléthoriques. On a six gouvernements fédéraux, trois régionaux, dix gouvernements provinciaux… Pour un tronçon de route, il faut obtenir trois ou quatre autorisations. La Belgique est donc un chantier qui ne finit pas. On se demande pourquoi tant de haine envers nous-mêmes alors qu’on est de braves gens. Ça nous pousse à nous échapper dans la poésie, le rêve, le surréalisme.

La bande dessinée déborde de chats. Quels sont vos préférés?

Graphiquement j’adore Krazy Kat. Dans ma jeunesse, j’ai vu apparaître Fritz the Cat, et ça a été un grand choc. Evidemment, les chats de Steinberg ou de Tomi Ungerer, les Léonard de Vinci du cartoon. Et j’ai une tendresse pour le chat de Gaston. J’espère les réunir tous un jour dans le musée du Chat. Pour montrer la diversité de ce métier avec Franquin qui ne cessait de rajouter des détails et Steinberg dont un simple trait de plume me bouleverse.


Le Chat pète le feu. Le best of. De Philippe Geluck. Casterman, 48 p.

Geluck pète les plombs. Cette fois, il va trop loin. De Philippe Geluck. Casterman, 144 p.

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