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Le chat du rabbin fait des merveilles dans «La Tour de Bab-El-Oued»

Les trois monothéismes donnent leur langue au chat dans un précis de théologie amusante et plaidoyer pour la paix religieuse signé Joann Sfar

Suite à un robinet qui fuit, ou à une réplique du Déluge, peu importe, la mosquée d’Alger est inondée. Les fidèles sont obligés de se replier sur la synagogue. Unis dans le projet de ne pas prier ensemble, juifs et musulmans font grève, ne se réconciliant que pour tenter de tuer le chat du rabbin, cette sale bête qui persifle toujours. Car, doté de la parole, le félin efflanqué aux vastes oreilles ne sait pas se taire. Râleur («Sous prétexte que j’ai la parole, on m’interdit de devenir réactionnaire»), libre-penseur, cynique, égoïste quand deux mignons chatons viennent laper son lait, il palabre avec l’âne de l’imam, remporte une joute théologique avec un bébé, vole dans les plumes d’un corbeau mal élevé, précipite les catastrophes et manifeste à l’égard des passions humaines la colossale indifférence qui caractérise son espèce.

L’aventure s’invite dans le débat: un représentant des trois monothéismes, plus le Malka des lions, anachorète et ivrogne flanqué d’un fauve à crinière, se lancent dans la quête, vite avortée, de la pomme d’Adam. Car depuis la genèse du monde, un morceau du fruit de la connaissance serait vraisemblablement resté coincé dans la gorge des hommes, les empêchant de s’exprimer librement.

Sortilèges parfumés

Dans La Tour de Bab-El-Oued, septième tome de la série Le Chat du rabbin, Joann Sfar s’affranchit de toute servitude narrative ou graphique. Il semble dessiner aussi vite qu’il pense. Son trait cursif, ondulant comme un mirage dans le désert, ses perspectives folâtres que rehaussent les couleurs magnifiques de Brigitte Findakly, évoquent une Algérie insoucieuse où les querelles se résolvent en palabres sans fin devant un verre de thé de menthe.

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Précis amusant de théologie comparée, conte arabe débordant de tendresse, le récit combine l’érudite nonchalance des Valeureux chantés par Albert Cohen, la sagesse malicieuse de Nasr Eddin Hodja, les sortilèges parfumés des 1001 Nuits… Il compare Ulysse et Sinbad, évoque Robinson Cohen et son fidèle Shabbat, multiplie les réflexions savoureuses («Ah, cher ami. Je partage toutes vos idées. Quel dommage que nous n’ayons pas la même religion») dans un éloge de la différence et un appel à la tolérance qui vont droit au cœur. Situé dans les années 30, La Tour ressemble à une utopie: ce que le monde pourrait être si les hommes y montraient un peu de bonne volonté.


Joann Sfar, «Le Chat du rabbin 7. La Tour de Bab-El-Oued», Dargaud, coll. Poisson Pilote, 84 p.

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